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19 mai 2011

Les lavements de Mme. Tchang

Soong May-Ling 宋美齡 est connue surtout comme la femme de Tchang Kaï-Chek, à qui elle servait de secrétaire et interprète, ayant été éduquée aux États-Unis ; comme sœur de Song Qingling 宋慶齡, épouse de Sun Yat-Sen puis devenue fonctionnaire en Chine communiste ; et comme femme politique elle-même, protagoniste par exemple des négociations entre nationalistes et communistes pendant l'incident de Xi'an, championne de la cause chinoise aux États-Unis pendant la Seconde Guerre, active plus tard dans la politique taïwanaise.

Ce qu'on connait moins, ce sont ses habitudes hygiéniques.

Dans une biographie récemment parue en Chine, l'auteur taïwanais Wang Feng 王丰 rapporte les souvenirs d'un membre du personnel de la maison des Tchang :

Mais Soong May-Ling avait cette habitude, qui était, pour moi, quelque chose de complètement inouï : le lavage de l'intestin. Depuis sa jeunesse, Soong May-Ling s'était habituée à se servir du lavage quotidien avec une poire à lavement pour accomplir, sans dépenser elle-même aucun grand effort, cette tâche humaine de chaque jour, la défécation. Cette "prouesse technique" était en principe part du travail quotidien de Mme. Guo [veuve empoyée de longue date à la résidence] ; d'autres la remplaçaient de temps en temps. La première fois que j'ai vu cela, je ne pouvais en croire mes yeux : comment pouvait exister dans ce monde un instrument pareil ? Soong May-Ling, comment pouvait-elle se servir d'une telle méthode pour réaliser sa grosse commission quotidienne ? Ce n'a été que plus tard, quand j'ai eu l'occasion de regarder Madame procéder à l'opération, j'ai compris que, pour elle, le lavement était peut-être en réalité une affaire tout à fait agréable. Il se peut bien, on ne sait jamais, qu'elle faisait de cette affaire l'un des grands plaisirs de la vie.

(traduit de cet article)
Mme. Tchang aurait acquis cette habitude lors de ses études au Wellesley College, université féminine dans le Massachusets.

Mao Zedong a dû, lui aussi, avoir recours aux lavements, moins par hygiène que forcé par un transit intestinal peu aisé. J'en parlerai dans une note prochaine.


Ce qui semble être la première mention du lavage de l'intestin dans la tradition chinoise figure dans le "Traité des coups de froid" 傷寒論, de Zhang Zhongjing 張仲景, publié avant 220 de notre ère. (Pour "coups de froid" on entend ici essentiellement des fièvres). Pour traiter une de ces maladies on y recommande l'injection par voie rectale de bile de porc et des racines d'une certaine plante grimpante appelée tugua 土瓜. On utilise toujours cette plante en médecine chinoise, pour combattre l'acné.

Mais en Inde, le lavement (nommé vasti ou basti en sanscrit) était connu déjà depuis plusieurs siècles. Le Suśruta-Saṃhitā, un traité médical des premiers siècles avant J.C., fait des abondantes références à cette procédure et aux accessoires qu'elle requiert. Dans un texte beaucoup plus récent, le Haṭhayoga Pradīpikā, du XVe siècle, le lavement est indiqué non seulement comme traitement pour une maladie mais comme une purification générale produisant des effets fort salutaires. Accroupi dans un ruisseau et à l'aide d'un tuyau orienté vers l'amont, on laissera l'eau s'insérer naturellement.

Lavement en chinois se dit 灌肠 guanchang, qui est aussi le nom de quelques types de saucisson (si la forme écrite est toujours la même pour les deux sens, quelques locuteurs prononceront, quand il s'agit de la saucisse, la deuxième syllabe avec le ton neutre, peut-être avec finale rhotique). On connaît les guanchang de porc du Shaanxi, mais ce que le mot désigne le plus fréquemment c'est en fait le plat typique pékinois que voici ; un faux saucisson si vous voulez, puisqu'il ne contient pas de viande mais une farce faite de quelque matière farineuse inclassable. Une histoire veut qu'elles étaient originellement une sorte de boudin de biche importé par les Mandchous. L'homonymie se voit reflétée dans le menu d'un restaurant où ce plat alléchant est appelé "lavement frit".

Certains attribuent au lavement quotidien un effet sur la longévité de Soong May-Ling ; elle est morte à l'âge de 105 ans.

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