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01 juin 2011

La victoire à portée de crachat

On sait que Deng Xiaoping se raclait souvent la gorge devant ses invités, parfois au milieu de la conversation, pour régaler ensuite son crachoir d'un bon mollard. On le sait, parce que de nombreux diplomates étrangers l'on noté dans leurs mémoires. Un dignitaire thaïlandais aurait même remarqué que le Chef Suprême était un cracheur d'une adresse inouïe.

(Voici un recueil en chinois avec des photos [lien décédé mais retrouvé ici]).

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Mao Zedong avec son crachoir, Zhou Enlai et Richard Nixon.

L'interdiction d'expectorer en public dans plusieurs pays européens date des épidémies de tuberculose à la fin du XIXe siècle. En France, une "Ligue des anticracheurs" a été constituée en 1901 pour mener des campagnes pour l'interdiction. Dans quelques pays on n'a pas jugé nécessaire d'introduire une interdiction formelle ; à Gouda, aux Pays-Bas, le conseil municipal a rejeté récemment la motion d'un de ses membres pour défendre de cracher dans la rue.

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Kim Il-sung, crachoir, Zhou Enlai, Deng Xiaoping

En Chine aussi il a existé de nombreuses campagnes anticrachat, notamment avant les Jeux olympiques de 2008. L'agence de presse officielle Chine Nouvelle publiait alors ce bel article, titré : "Avec plus de gens qui crachent d'une manière civilisée, on voit moins de crachats par terre." On voit sur la photo une gardienne de l'ordre fournir une dame d'un "sac de propreté" destiné à l'expectoration, tout en lui en expliquant le mode d'emploi avec un franc sourire.

De telles campagnes avaient déjà eu lieu avant et pendant l'ère maoïste ; elles ne semblent avoir donné aucun résultat. Il en a été de même avec les plus récentes, avant les Jeux olympiques et l'Exposition universelle. Les autorités sont parfois plus pragmatiques, comme on voit dans cette affiche dans un bus à Suqian, au Jiangsu : "Si vous crachez, faites-le par la fenêtre. Améliorez vos qualités individuelles."

Le savoir cracher chinois est un sujet rebattu, et si j'y suis revenu ce n'est que pour mentionner ce qui semble être une ancienne superstition. Dans le récit traduit ci-dessous, on découvre qu'il suffit de cracher pour chasser les revenants, ou même, comme dans ce cas, pour en profiter. L'histoire est contenue dans le Lieyi zhuan 列異傳, un recueil de zhiguo zhiguai 誌怪 ou "contes extraordinaires" écrit pendant le IIe ou IIIe siècle ap. J.-C.

Quand Zong Dingbo de Nanyang [commanderie établie par les Qin, supprimée sous les Sui, dont le siège était le comté de Yuan 宛, dans la ville actuelle de Nanyang, au Henan ; le caractère 宛 est aujourd'hui prononcé wan, même quand il désigne des quartiers de Nanyang] était jeune, il rencontra un revenant. Il demanda : "Qui est-ce ?" Le fantôme répondit : "Un fantôme." Continua le fantôme : "Et qui êtes-vous ?" Dingbo le trompa : "Je suis un fantôme aussi." Le fantôme demanda : "Où vous dirigez-vous ?" [Zong] répondit : "Je vais au marché de Yuan." Le fantôme dit : "Moi je vais aussi au marché de Yuan." Ils marchèrent quelques li ensemble. Le fantôme dit : "Nous avons beaucoup à marcher ; on peut se porter à tour de rôle sur les épaules." Dingbo dit : "Excellent." Le fantôme porta alors Dingbo le premier quelques li. Il dit : "Vous êtes très lourd, vous n'êtes peut-être pas un fantôme ?" Dingbo dit : "Je viens juste de mourir, donc je suis encore lourd." Puis Dingbo porta le fantôme sur ses épaules ; celui-ci ne pesait rien du tout. Ils se relayèrent encore quelques fois. Dingbo parla à nouveau : "Tout juste mort, j'ignore qu'est-ce que les fantômes craignent le plus" Le fantôme dit : "La seule chose que nous déplaît c'est que les gens crachent." Puis ils trouvèrent un ruisseau. Le revenant traversa le premier ; Dingbo s'aperçut ainsi qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il traversa lui-même, il fit clapoter l'eau en pataugeant. Le fantôme dit alors : "Pourquoi faites-vous des bruits ?" Dingbo dit : "Les nouveaux morts ne se sont pas encore habitués à traverser l'eau ; il n'y a rien d'étonnant." Ils continuèrent à marcher, et, un peu avant d'arriver au marché de Yuan, Dingbo porta le fantôme sur sa tête, et le serra vigoureusement. Le fantôme se mit à hululer en lui implorant de le mettre en bas. Dingbo ne s'occupa plus de lui. Il continua jusqu'au milieu du marché de Yuan et le mit par terre, où il le fit se transformer en mouton pour le vendre. Chaque fois qu'il craignait qu'il se transformât à nouveau, il crachait sur lui immédiatement ; il le vendit pour mille cinq cents et puis s'en alla. On dit depuis lors : "Dingbo a vendu un fantôme et a fait mille cinq cents".

 

[Edité lors d'une relecture tardive pour corriger la romanisation de 誌怪]

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