pigu

03 janvier 2013

La fierté dans le vestiaire

Les forces patriotiques chinoises se sont faites entendre ces derniers mois. Tolérées, parfois encouragées par la police, des foules téméraires ont agité quelques drapeaux, déchiré, brûlé d'autres ; enjolivé leur lieu de travail d'un étendard, à la devise assez sanguinaire ; saccagé, incendié des magasins, des usines ; récompensé leur ferveur d'un butin chez Rolex, Dior ; brûlé des voitures, la leur parfois, mais surtout celle d'autrui, et, dans la foulée, passé le conducteur à tabac ; battu aussi quelques étrangers, et, pourquoi pas, des compatriotes, pourvu qu'ils soient trop agés pour se défendre et pas assez maoïstes, ou qu'ils travaillent pour un journal ; arrêté de vendre certains livres. Le Taïwan, pays qui, selon Pékin, n'existe même pas, a envoyé des renforts et défié l'ennemi en duel au pistolet à eau, et on a encore vu ses drapeaux, que de toute façon la presse chinoise a préféré de colorier tout en rouge. A Shanghai pourtant on a protégé le consulat ennemi : la dernière fois qu'on a joué aux héros anti-impérialistes, le gouvernement local a dû payer cent mille euros pour le réparer. Et quand on est passé de l'émeute nationaliste à l'attaque au Parti, les autorités se sont lassées de ce vacarme ; et nos héros, dociles, sont rentrés chez eux.

Le problème revient à un accident philologique. Des récits de voyage Ming font mention de certains îlots inhabités que le Japon a annexés vers la fin du XIXe siècle. Ce fait n'a guère soucié les autorités chinoises (la République de Chine en 1920, ainsi que la RPC en 1953, semblaient accepter l'administration japonaise) avant les années 70, quand on a trouvé du gaz aux alentours. C'est un sujet fastidieux ; je refuse d'en barber tout le monde en pérorant sur la guerre qu'on attend, les puanteurs qu'elle servira à masquer, si on la fera aux Japonais ou aux adversaires, plus faciles, de la mer du Sud. On s'occupera plutôt d'un autre différend, moins insipide mais tout aussi bouillant de ferveur patriotique.

Si leur possession d'un archipel désolé a tellement blessé les sentiments du peuple chinois, les Japonais ont aussi récemment suscité l'indignation des patriotes d'ailleurs. On laissera en parler un article paru dans le quotidien Nikkan Sports 日刊スポーツ (ou plutôt ses réincarnations car l'original n'y est plus).

Un nouveau scandale a été divulgué le 2 [du mois courant (février ? 2011)] dans le monde du sumo, agité par l'affaire des yaochô .

Les yaochô 八百長 sont des combats truqués. L'affaire en question a éclaté l'année dernière, mais on savait depuis longtemps qu'ils existaient : des anciens lutteurs l'avaient dénoncé, puis une étude de Duggan et Levitt l'a démontré de façon assez convaincante. Jake Adelstein en avait aussi parlé en 2010, et de la complicité des yakuza.

L'Association Mongole de Lutte Traditionnelle [Монголын үндэсний бөхийн холбоо Mongolyn ündesnii bökhiin kholboo, MÜBKh] a adressé une note de protestation à l'ambassade japonaise en Mongolie, dénonçant une insulte aux Mongols.
Ce qu'on voit comme un problème, c'est la création et distribution, par un réalisateur japonais, d'une vidéo pornographique où les acteurs sont habillés en lutteurs mongols. Dans le grand brouhaha qui s'est développé en Mongolie, on a même annoncé que les lutteurs mongols seraient retirés du sumo professionnel [au Japon, ou quelques-uns des meilleurs lutteurs sont des Mongols].
Le DVD en cause fut commercialisé en janvier 2007 sous le titre Mongori Ragâmen 悶ゴリ裸餓男 par le réalisateur japonais Mec Company. Deux acteurs, habillés en lutteurs mongols, combattent au grand air ; un rapport homosexuel se développe rapidement. Lorsque le film, posté sur le site Youtube [il n'y est plus], est parvenu aux yeux des citoyens mongols, le problème s'est amplifié.

Le titre de la pièce — Rugbymen mongols — est un jeu de mots kaléidoscopique. Ragâmen ou « ruggermen », écrit normalement en katakanas en tant que mot emprunté de l'anglais (ou l'imitant), apparaît ici sous la forme de trois kanji (les deux premiers prononcés en on'yomi, ou sino-japonais, approximatif, le troisième en anglais) et acquiert ainsi le deuxième sens de « hommes nus et affamés », avides. La première syllabe de Mongori est en plus exprimée par le sinogramme 悶 qui y ajoute de l'« angoisse ».

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 , la moitié de 蒙古 Môko 'Mongolie'.

 Calligraphie de Hidai Tenrai 比田井天来 (1872-1939).

Source: Shodô Shuppan 

Il n'est pas clair s'il y a du rugby dans ce long-métrage (NSFW) ; il fait partie en tout cas d'un cycle dont au moins le premier épisode (NSFW) se passe en effet entre rugger-buggers.

On retrouve cette polysémie éblouissante dans d'autres titres du même studio : voici (aucunement SFW) 豪児裸, dont les caractères peuvent évoquer un garçon hardi, et nu ; ou peut-être un prénom ; mais ils donnent, lus en on'yomi, Gôjira, homophone, à la quantité d'une voyelle près, avec le nom du monstre Godzilla — lui-même, à son tour, une chimère de gorira 'gorille', et 鯨 kujira 'baleine'. Autant de niveaux de signification suffisent sans doute à remplir les cent minutes que dure la pièce.

godzilla

La fierté dans le bestiaire.

Le kaijû Godzilla. Le dessin est censé provenir d'un ouvrage du paléontologue Ijiri Shôji 井尻正二 (1913 - 1999).

 

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Combat des kaijû : Godzilla contre Anguirus (アンギラス Angirasu)

dans « Le Retour de Godzilla » (ゴジラの逆襲 Gojira no gyakushû, 1955). Source.

 

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Touche pas au consulat.

Plus récemment (Godzilla: Final Wars, 2004) cet Anguirus s'est mis à détruire Shanghai. Source.

L'ôzeki 大関 [deuxième rang plus élevé des lutteurs sumo] Harumafuji 日馬富士 [de son nom mongol Даваанямын Бямбадорж Davaanyamyn Byambadorj, puis devenu yokozuna 横綱 ou lutteur du premier rang], dont l'oncle [paternel, Рэгжийбуу Нямдорж Regjiibuu] Nyamdorj occupe le poste de chef de l'Association Mongole de Lutte, a tiré la sonnette d'alarme : « J'ai entendu cela. J'en ai été très surpris. Les mongols, on ne sait jamais ce qu'ils feront quand ils sont en colère ».

M. Nyamdorj, qui, en tant que chef de l'Association de Lutte, doit être à l'origine de toute cette affaire, maintenant en a de plus sérieuses à s'occuper, étant sous le coup d'une enquête sur des pots-de-vin.

Sur le site web mongol shuud.mn on a publié des propos tels que « La lutte mongole, c'est l'une des fiertés des Mongols. Après la révélation de l'affaire des combats truqués, les Japonais, pour dévier l'attention de tout le monde, ont décidé de nous humilier. S'il le faut, convainquons les lutteurs de sumo mongols au Japon de retourner au pays ! ».

Voici alors une des premières réactions (décembre 2010) dans les médias mongols :

Une chère connaissance nous a appelé et mentionné un site sur lequel « des gays japonais insultent le zodog зодог [veste ou maillot de lutteur découvrant la poitrine et les épaules] et le shuudag шуудаг1 [caleçon] de la lutte traditionnelle, notre chapeau [le bonnet du lien précédent], notre deel дээл [manteau traditionnel] et notre ceinturon. »
Après aller sur le site www.xvideos.com mentionné, on voit qu'en effet on y avait mis une vidéo [le lien est décédé] où quatre jeunes japonais, portant le maillot et le caleçon de la lutte mongole, le bonnet de lutteur2 ainsi que des deel et ceinturons mongols, s'occupent de « leur tâche. » Le titre expliquait qu'il s'agissait d'un documentaire nommé « Les lesbiennes, gays, transgenres et bisexuels mongols parlent » [peut-être une confusion avec cette vidéo, qui n'a rien à avoir avec le film porno nippon].
Mais en réalité il ne s'agit pas de gays mongols. Ce n'est que de jeunes japonais qui, avec une «  création » de la sorte, ont porté atteinte à l'honneur des Mongols, à notre ethnie [үндэстнийг] mongole. [Puis on insiste sur cette idée à plusieurs reprises qu'on omettra.]

Ainsi parlaient les modérés. Sinon, vous trouviez des choses comme ça :

C'est dans l'histoire : au temps de Khubilaï Khan, pour la première fois dans l'histoire, on a envoyé une flotte de trois mille vaisseaux vers le soleil levant [le chiffre est arbitraire ; il parle en tout cas du 元寇 genkô, les invasions mongoles du Japon, toutes échouées]. Le pays qui a facilement écrasé les samouraïs, lors de la bataille de la rivière Khalkh, c'est nous [ou plutôt les russes sous les ordres du maréchal Joukov, qui ont apporté 500 chars, 400 véhicules blindés et 500 avions].

danwon2

Ils sont aussi allés en Corée.

Danwon 檀園 (Kim Hongdo 金弘道 1745 - ?), « Mongol monté sur un chameau » 낙타를 탄 몽고인.

Source : blog de Park Yeongjae 朴英才

C'est nous le peuple qui effraie toujours ce minuscule pays insulaire, depuis le temps de leurs ancêtres. [...] Mais des hommes de cette île, lâches, chétifs, portant le maillot, le caleçon, le manteau traditionnel de nos puissants lutteurs, se livrent à des actes sexuels indécents, et ainsi salissent le nom de la Mongolie devant le monde entier.

Et encore d'invectives contre ce peuple de « mangeurs de riz », que l'auteur pourtant ne nomme jamais.

D'autres commentateurs ont laissé entendre des propos encore moins mesurés. Tels ceux du blogueur « Adolf » sur Миний тэмцэл Minii temtsel « Mon Combat » meinkampf.blog.gogo.mn, dont la traduction on vous épargnera. Il s'agit d'un blog ayant pour but la « purification ethnique » de la Mongolie ; les impuretés : « Chinois, métis, Kazakhs, homos, lesbiennes et transsexuels ». Le Führer, dont l'éfigie adorne le blog, y aurait peut-être ajouté les Mongols eux-mêmes ; mais cette contradiction ne semble pas encombrer les très sonores, bien que peu nombreux, néo-nazis mongols. En voici ceux censés être les plus actifs, l'« ONG patriotique Tsagaan khas Цагаан хас » — le Svastika blanc ou, malveillamment traduit, l'entrejambe blanche.

Voici un extrait de la réponse du réalisateur japonais (depuis la version mongole) :

[Le film] ne contient aucune intention d'insulter les lutteurs mongols. On n'y a utilisé les maillots et caleçons de lutte mongole que comme contenu érotique ; on l'a commercialisé [seulement] dans le marché gay asiatique.
Dans le cinéma porno japonais il y a également de très nombreux films pour adultes où on se déguise en samouraï, yakuza, en habit de sumo ou en fundoshi ; et pas un Japonais n'en a vu une insulte aux lutteurs de sumo ou aux samouraïs. Si le film est perçu comme une tache dans les relations entre les deux pays, nous sommes prêts à l'effacer des sites web [où on l'a publié].

L'Association n'en a pas été satisfaite et a promis vaguement de riposter.

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« Wrestlers, central Mongolia, 1997 » par Builder Levy. Source.

Cet affront presque oublié, les médias mongols, toujours vigilants de la dignité de leurs lutteurs, ont découvert un autre. Le zodog découvre la poitrine du lutteur, selon la tradition, afin qu'une femme ne puisse se faire passer par homme et participer des combats ; interdiction nécessaire car une fois une lutteuse l'a fait, et écrasé facilement tous les hommes. Le dessin « Mongolian booty » semble évoquer cette légende ; les patriotes en sont aussi outrés qu'on pouvait l'attendre, mais au moins ils ne brûlent pas des véhicules.

Et ainsi, d'affront en affront, les jours s'en vont, et les patriotes de partout, fiers de leurs îlots et leurs caleçons de savate, s'engueulent infatigablement.

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Photogramme du « Retour de Godzilla ».

Notes

[1] Le nom du caleçon de lutteur шуудаг shuudag s'écrit šudag en alphabet mongol traditionnel (toujours utilisé en Mongolie Intérieure, en Mongolie Extérieure remplacé depuis les années 40 par un alphabet cyrillique), orthographe qu'il partage avec un mot, écrit шудаг shudag en cyrillique et donc ne différant que dans la quantité d'une voyelle, qui désigne l'acore  ou jonc odorant (Acorus calamus), plante ressemblant un roseau et utilisée en médecine mongole depuis longtemps. Les mongols ont emprunté ce nom, et vraisemblablemant aussi l'usage médicinal de la plante, au Tibet ; ce ཤུ་དག་ shu-dag est réputé, par exemple, « restaurer la chaleur digestive » et « traiter les désordres du vent, spécialement l'amnésie ». Dans le célèbre glossaire de plantes médicinales tibétaines de Mia Molvray, on trouve que le nom shu-dag a aussi désigné, outre l'acore, l'angélique (Angelica archangelica) et encore le trèfle d'eau (Menyanthes trifoliata).

Parmi les sources pour l'identification du shu-dag avec l'acore on compte avant tout le Mdzes mtshar mig rgyan‏ མཛེས་ཚར་མིག་རྒྱན་ ou « Beau ornement des yeux », précis de materia medica du XIXe siècle écrit en tibétain par le savant mongol ʼJam-dpal-rdo-rje འཇམ་དཔལ་རྡོ་རྗེ་ (Жамбалдорж Jambaldorj en orthographe mongole cyrillique). On y dit de l'acore que « ses racines sont très puantes, au goût brûlant, grosses, de couleur noire ; leur aspect extérieur rappelle les jointures des doigts d'une personne agée, et, dit-on, si par chaque mtshon [unité de longueur] il y a neuf plis, il est bon comme amulette ».

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Illustration du Mdzes mtshar mig rgyan. Source : édition russe de Zhabon.

De toute façon le mongol shudag reste un tibétanisme ; le nom commun de la plante est эгэл годил өвс egel godil övs. Ce mot godil n'est pas non plus sans intérêt : c'est, je crois, le ɣodoli de l'écriture traditionnelle, et veut dire aussi « bras d'une balance » et « flèche à la pointe (émoussée) en corne ou bois » (en chinois 骲箭 bàojiàn).

Emprunté en coréen moyen, ce mot mongol est devenu 고도리 godori : le glossaire sino-coréen Hunmong jahoe 訓蒙字會 de 1527 le donne comme traduction du chinois 骲 bào (flèche émoussée). Le reflet en coréen moderne en est 고두리 goduri.

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Külüg mori (хүлэг морь khüleg mori) 'étalon'.

Calligraphie de Ganzorig. Source.

[2] Ce chapeau ou bonnet de lutteur s'appelle en mongol жанжин малгай janjin malgai, littéralement « chapeau de général ». Le mot janjin ( ǰangǰun en mongol traditionnel) est un emprunt du chinois 將軍 jiāngjūn 'général' ; le terme chinois pour le chapeau de lutte mongole est bien 將軍帽 jiāngjūn mào. « Chapeau de général », en l'occurrence, désigne aussi, selon la source, soit les 鮑魚 bàoyǔ, ormeaux ou oreilles de mer (Haliotis sp.), soit une espèce d'ormeau (le 九孔 jiǔkǒng (Haliotis diversicolor), soit encore un « faux ormeau » moins cher que le vrai. On conclut ce précis de malacologie militaire avec une mention du magnifiquement nommé Conus generalis L., de son nom chinois 將軍芋螺 jiāngjūn yùluó. Est-ce une mauvaise traduction de l'adjectif 'général' ?


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