pigu

27 juillet 2014

Sueur et pluie

Un épais nuage couvre tout le ciel, et la neige tombe à gros flocons ; une pluie fine vient s'y ajouter.

Ainsi Couvreur (顧賽芬 Gù Sàifēn, 1835-1919, missionnaire jésuite à Ho Kien Fou 河間府 Héjiān Fǔ, l'actuel 獻縣 Xiàn xiàn)

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河間府演大操 À Ho Kien Fou, des grandes... manœuvres. Source.

traduit-il ce passage du poème 210 du Shījīng, « 信南山 Xīn Nánshān » (Xiǎo yá 6, 6) :

上天同雲,雨雪雰雰。
益之以霢霂

On s'intéresse aux deux derniers caractères, 霢霂 màimù/mòmù, la 'bruine' du printemps, qui succède à la neige tombée l'hiver. Xīn Nánshān décrit l'offrande des prémices aux ancètres, célébrée auprès du « mont du Sud » 南山 Nánshān, c'est à dire le massif Zhòngnán 終南 en face de la capitale Hào 鎬.

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終南山。 Calligraphie de Fù Shān 傅山 (1607-1684). Source.

En fait ce n'est que des « prémices » qu'offre le narrateur du poème. L'offrande comporte aussi des produits préparés des mois auparavant : des « liqueurs » (清酒 qīng jiǔ), ainsi que ce qui, dans la traduction de Couvreur, fait penser à des cornichons (« je coupe ces concombres en plusieurs morceaux, les conserve dans l'eau salée »). Il s'agit d'un anachronisme. On attribue l'introduction du concombre (Cucumis sativus, en chinois 黃瓜 huángguā 'gourde jaune', anciennement 胡瓜 húguā 'gourde barbare') en Chine à l'explorateur Zhāng Qiān 張騫, envoyé par la cour des Hàn occidentaux en Asie Centrale au IIe siècle av. J.-C., soit bien après la composition du Shījīng (les histoires dynastiques semblent ignorer cette introduction ; elle n'apparaît que très tardivement, dans la matière médicale Ming 本草綱目 Běncǎo gāngmù de Lǐ Shízhēn 李時珍). Les 'gourdes' 瓜 guā du Shī seraient plutôt des melons (C. melo, chinois 甜瓜 tiánguā) 'gourde sucrée').

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Des concombres dans le Tacuinum sanitatis, ca. 1400. Source.

Couvreur donne aussi une version latine du Shī ; des cucumeres y auraient été plus soutenables que ses « concombres » français (puisque le cucumis classique, chez Pline par exemple, c'est bien le melon). Il a choisi « cucurbitae ».

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La Longue Marche des cornichons. 黃瓜的长征

Pline l'Ancien (dessiné par un certain Cesare Cantù dans sa Grande Illustrazione del Lombardo Veneto ossia storia delle città, dei borghi etc., Milano 1859, Vol. III, via Wikimedia) était déjà mort quand ils sont arrivés.

Qu'on les appelle des courges, des cornichons ou des melons, dans le poème 210 on va les confire (dans du vinaigre, de la saumure ?), pour la première fois peut-être dans l'histoire (chinoise) écrite. Cette macération s'écrit avec un caractère, 菹 , qu'on trouve aujourd'hui dans le nom du potamot crèpe 菹草 jūcǎo Potamogeton crispus, espèce voisine de l'« épi d'eau », plante aquatique parfois très envahissante.

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Mot à mot, pot à pot. Potamogeton crispus L. dans Pflanzenleben de Marilaun et Hansen. Source: plantillustrations.org.

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Potamogeton crispus L. dans Das Pflanzenreich d'Engler. Source: plantillustrations.org.

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Potamogeton crispus L. dans Flora batava de Kops et al. Source: plantillustrations.org.

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Potamogeton crispus L., en japonais エビモ ebimo. Source: 花鳥風月.

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エビモ. Source.

Mais on s'est proposé de s'intéresser à la 'bruine' 霢霂 màimù, chez Couvreur une « pluie fine », pluvia minuta. Ou, avant lui, chez Alexandre de la Charme (ou Lacharme, ou 孫璋 Sūn Zhāng, 1695-1767), jésuite à Pékin, dans la première traduction intégrale du Shījīng en langue européenne :

Altum coelum placidas nubes advehit, nix vento circumacta et pluviam tenuem subsequitur[...]

Lacharme s'est servi de la première traduction mandchoue du Shī, titrée Ši ging ni bithe, réalisée sur l'ordre de l'empereur Shùnzhì 順治 et parue en 1654. Pour quelqu'un qui traduit pour la première fois un texte aussi difficile, à l'aide de sa première traduction, dans une langue aussi obscure que le mandchou, que d'ailleurs on commençait seulement à écrire au XVIIe siècle, Lacharme ne s'est pas trop mal tiré d'affaire.

Ou, tout du moins, il macère ses cornichons

Cucurbitae detracta cute macerantur [...]

bien mieux que Rückert,

Das Haus erhebt sich in des Gartens Mitte,
Wo auf den Beeten die Melone reifet.
Für unsern Ahn wird sie gepflückt, nach Sitte,
De buntgewebte Schaal' ihr abgestreifet.
Die Frucht zerfällt in viele gleiche Schnitte,
Geschlechter die ein Stamm in sich begreifet;
Sie trägt viel Saamenkern' in ihrem Schoße,
Das ist des Ahns Nachkommenschaft die große.

qui traduisait en 1833, d'après le latin de Lacharme, et pourtant était réputé être un orientaliste « maîtrisant », selon la légende qu'on préfère, 44, 48 ou encore 50 langues. Il était visiblement trop concentré sur le défi de rimer en -itte pour s'occuper de ces légumes en bocaux.

C'était d'ailleurs quelqu'un pour qui

Der Übersetzung Kunst, die höchste, dahin geht,
Zu übersetzen recht, was man nicht recht versteht.

Mais c'est à la 'bruine' 霢霂 màimù qu'on essaie de s'intéresser. Son sens semble échapper à Rückert ; il ne sera plus question de lui.

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霢霂。 Calligraphie de Fu Shan. Source.

Au Japon, la saison des pluies (梅雨 mandarin méiyǔ, japonais tsuyu, lit. 'pluie [du temps de la récolte] des prunes'), et l'inquiétante crue d'un ruisseau (patakocska, un emprunt slave < *potokъ, avec le diminutif (ouralien ?) -cskA) près de chez lui, ont suscité chez le blogueur magyarophone Bitxəšï ('scribe' en jurchen, mandchou bithesi 筆貼式 bǐtiēshì) un post plein de caractères « pluviaux ». Y compris notre 霢 mài/mò et notre 霂 .

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Prunes de mousson. Wáng Miǎn 王冕 (dynastie Yuán), 《墨梅圖》 Mòméi tú « Prunes d'encre ». Musée national du Palais de Taipei. Source : Wikimedia Commons.

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Jīn Nóng 金農 (1687-1764), 《梅花圖冊》 Méihuā túcè « Fleurs de prunier ». Source : Bibliothèque nationale de Chine.

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Wú Chāngshuò 吳昌碩 (1844-1927), 《梅石圖》 Méi shí tú « Prunes et rocher ». Source : Bibliothèque nationale de Chine.

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Luó Pìng 羅聘 (1733-1799), 《梅花冊》 Méihuā cè « Fleurs de prunier ». Source.

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Le Saihô-ji 西芳寺, dit le « Temple des mousses » 苔寺 koke-dera, à Kyoto, que, dit-on, il faut visiter pendant la saison des pluies. Source : Ivanoff sur Wikipédia.

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Encore des mousses dans le Saihô-ji 西芳寺. Photo : Eddy Chang EYLC (license).

Màimù 霡霂 'bruine' est un 聯綿詞 liánmiáncí ou mot monomorphémique à deux caractères. La plupart des mots en chinois moderne comportent deux caractères ; dans des stades antérieurs de la langue, c'étaient ceux formés d'un seul qui l'emportaient. Au niveau des morphèmes, on trouve en revanche que chaque caractère correspond généralement à une unité significative : lorsqu'un mot en comporte plus d'un, il est construit, dans la plupart des cas composé (中國 zhōngguó milieu-pays 'pays du milieu = Chine (en chinois moderne)'). Les exceptions les plus courantes à cette correspondance sont, outre des emprunts (葡萄 pútao 'raisin', du persan), précisément ces 聯綿詞 liánmiáncí ou « mots continus (non divisibles en unités discrètes) », dont le chinois archaïque compte quelques centaines. La plupart des liánmiáncí se caractérisent par un « redoublement partiel » : soit leurs deux syllabes riment (蛤蟆 hámá 'crapaud'), soit elles allittèrent (參差 cēncī 'irrégulier'). La similarité phonétique des deux syllabes est souvent obscurcie en chinois moderne (逶迤 wēiyí 'sinueux' ne rime plus en mandarin) ; parfois elle n'est pas parfaite même en chinois archaïque tel qu'on le reconstruit actuellement (les syllabes de 蜥蜴 xīyì 'lézard', censées rimer, ont des finales discordantes dans plusieurs systèmes de reconstruction).

On a parlé jusqu'ici de mots « à deux caractères », en évitant le mot « syllabe ». Tandis qu'en chinois moyen et moderne tout caractère, sauf de très rares exceptions, se prononce en une syllabe, il devient toujours plus courant de reconstruire pour certains caractères en chinois archaïque une prononciation « sesquisyllabique », où une syllabe principale, tonique, à structure relativement complexe, est précédée d'une syllabe mineure, formé d'une unique consonne suivie d'un schwa (facultatif ?). Ce type syllabique « ïambique » est en fait assez commun dans plusieurs langues austroasiatiques et sinotibétaines, et suggéré dans le chinois archaïque par la comparaison avec des langues apparentées. On arrive ainsi à une caractérisation, à première vue paradoxale, du chinois moderne comme langue « monosyllabique » (mots généralement bisyllabiques, mais dominance du morphème à une syllabe), alors que l'archaïque devient « disyllabique » (sesquisyllabicité, invisible à l'écrit, de beaucoup de racines possiblement monomorphémiques).

Cette constatation est pertinente quand on essaie de comprendre le « redoublement » qui a produit les liánmiáncí « rimés » et « allittérés » et, encore plus, s'il faut expliquer leur rapport avec un troisième type, non redoublant, qui semble provenir de la « coupure » d'une racine par l'insertion d'une liquide : 芙蓉 fúróng 'fleur de lotus', 蝴蝶 húdié 'papillon' (dans les deux cas on reconstruit la deuxième syllabe avec un *l- initial). Des mots, dit-on, « incrustés d'un l » (嵌Lqiàn L ).

Les types redoublants (« rimé » ou 疊韻 diéyùn 'rimes entassées' et « allittéré » ou 雙聲 shuāngshēng 'double son') peuvent parfois être conçus comme l'effet d'un redoublement dans le sens habituel, c'est à dire formés par l'ajout à un morphème monosyllabique d'une syllabe en « écho », le répétant ou anticipant de façon plus ou moins fidèle. Le problème c'est que le morphème à l'origine de ce redoublement est très souvent inconnu, et qu'on ignore même si l'élément original est le premier ou le second caractère du mot. Tel est le cas de màimù 霡霂 : aucun des deux caractères n'ayant pas de vie propre hors de cette combinaison, on est réduit à spéculer sur l'origine du redoublement. Sun Jingtao 孫景濤 propose 霂 comme élément de base, le considérant une variante graphique de son homophone 沐 'laver', et appuie la vraisemblance sémantique du saut de sens (Bain > Pluie) par l'exemple de l'anglais shower.

Màimù (chinois moyen (Baxter) meak muwk) reste toujours un faible redoublement, car les initiales des deux syllabes se reconstruisent différemment en chinois archaïque : 霢 avec *mr- (d'où son appartenance à la troisième division 三等 sān děng en chinois moyen), 霂 avec *m- simple.

Dans l'ABC Etymological Dictionary of Old Chinese, Schuessler propose une relation avec 霧 'brouillard' (chinois moyen mjuH, archaïque *mogs (Zhangzheng, Pan), *kə.mok-s (Baxter-Sagart)), possiblement apparenté au tibétain རྨུགས་པ rmugs pa 'brouillard épais', au birman မိုက် muik 'sombre ; ignorant, stupide'.

Le type non redoublant, celui des mots « incrustés d'un l » 嵌Lqiàn L , admet deux analyses. Celle suggérée quand on parle d'« incrustation » veut que ces mots aient été formés par l'insertion d'une consonne liquide au milieu d'un morphème monosyllabique. La thèse de Sun Jingtao y voit un procédé de dérivation avec une sémantique de « spécialisation » et l'appelle « redoublement de fission». Il en donne quelques exemples où la base non redoublée est connue (髑髏 dúlóu 'crâne', chinois archaïque (Zhengzhang) *doog roo < 頭 tóu 'tête', archaïque *doo) ; pour d'autres, il propose des bases (蝴蝶 húdié 'papillon', archaïque *ga lheeb < 挾 xié 'tenir sous le bras', archaïque *geeb, parce que le battement des ailes du papillon peut être considérée comme « une répétition de l'action signalée par 挾 xié », ou encore < 夾 jiā 'pince', archaïque *kreeb, parce que les ailes d'un papillon au repos ressemblent une paire de pinces) ; pour la plupart des « mots incrustés » du chinois archaïque, il n'arrive pas à postuler de base monosyllabique (芙蓉 fúróng 'fleur de lotus'). Malgré un succès plutôt borné dans l'explication des mots incrustés archaïques, l'hypothèse de la « fission » a une plausibilité phonétique (la liquide insérée étant à sonorité maximale parmi les éléments admissibles dans cette position, donne la « meilleure approximation » bisyllabique de la base monosyllabique), ainsi que diachronique : le procédé d'« incrustation en l » a une certaine productivité dans le chinois médiéval (團 tuán, moyen (Baxter) dwan > 突欒 tūluán, moyen dwot lwans 'cercle') et dans des dialectes modernes de groupes aussi éloignés que le Jin et le Min.

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Maeterlinck-Schmetterling. Dessin de Vladimir Nabokov via brainpickings.

L'analyse rivale voit ce l non pas comme insertion, mais comme continuation du second membre d'un groupe de consonnes. Bien que les reconstructions actuelles du chinois archaïques postulent des groupes de consonnes initiaux (on a mentionné *mr- plus haut), tous ces groupes deviennent des consonnes simples déjà dans le chinois médiéval. Dans sa thèse de 2013, Jian Li rejette plusieurs des « étymologies » de Sun, et remet en cause la fonction sémantique attribuée par Sun à l'« incrustation » comme procédé de dérivation. Pour Li, les qiàn L sont des mots à initiale complexe dont on a continué à prononcer chaque consonne en intercalant une voyelle, alors que la simplification des initiales créait des homophonies. Cette explication n'a plus besoin de fondement sémantique pour la création d'un synonyme disyllabique à partir d'un monosyllabe. Les dialectes modernes fournissent des évidences : des formes cantonaises présentées par exemple par Marjorie Chan suggèrent en effet le « développement » d'un groupe de consonnes archaïque (cantonais 胳肋(底), Jyutping kaak3 laak6 (dai2) 'aisselle', les premiers deux caractères prononcés aussi [kɘlɐk˥] < 胳, archaïque (Zhengzhang) *klaag).

Il y a en fait beaucoup d'autres exemples de mots mono- ou sesquisyllabiques ainsi « développés » en deux caractères pour transcrire un groupe de consonnes. Très souvent, le disyllabe ainsi créé est plus tard interprété comme mot composé. Boltz en a vu un exemple dans 死亡 sǐwáng 'périr', possiblement un « développement » de 喪 sàng 'perdre', reconstruit avec initiale *sm- (亡 a initiale *m-). Behr a recueilli des dizaines de telles formes, regroupées par l'initiale du premier caractère (donc le premier membre du groupe « développé »). Dans le Fāng yán 方言 il a trouvé par exemple une forme dialectale 䀠鵝 qú'é/jù'é pour 雁 yàn 'oie sauvage', qui pourrait indiquer un groupe initial avec *k- (d'ailleurs absent dans les reconstructions proposées pour 雁).

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無。 Négation ou pas ? Calligraphie de 祝允明 Zhù Yǔnmíng (1460-1526), le maître aux onze doigts (source). On trouve chez lui une occurrence de 䀠 qú/jù, un caractère peu usité, de nos jours parfois utilisé dans l'expression cantonaise 戇䀠 ngong6geoi1 'stupide', écrite plus souvent 戇居.

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居 jū par Zhu Yunming.

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Ngong6geoi1 est un mot assez fréquent. Le voici dans une affiche pour la pièce de Stephen Au 歐錦棠Captain China 中國隊長 Zung1gwok3 deoi6zoeng2 .

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“中央出辣招,土法打造Super Hero,為無能服務!” Captain China 2. Encore un exemple : la chanson 戇戇居居去買麵 Ngong6ngong6geoi1geoi1 heoi3 maai5 min6.

Ceux commençant par un *m- ou *p- sont plus amusants, parce que les syllabes choisies pour transcrire cette première consonne sont souvent les négations 無 (< *m-) et 不 .

On a dit qu'en sanskrit chaque mot « a un sens, son contraire, une position sexuelle, et 'éléphant' » (à l'origine une plaisanterie arabisante apparemment). En chinois, on a ça :

王之藎臣、無念爾祖。
roi-"GEN" devoué fonctionnaire, (NON)-se-souvenir votre ancêtre
(Shījīng III, 1, 1 (235): 文王 Wén wáng)

Ce « non se souvenir » 無念 wú niàn est, soit plutôt dissonant dans une louange du roi Wén (« votre ancêtre, oubliez-le ! »), soit une question rhétorique (Couvreur traduit : « Officiers dévoués de l'empereur actuel, ne vous souviendrez-vous pas toujours de votre aïeul ? »), soit en fait une transcription en deux caractères d'un 念 niàn à l'initiale *m(ɘ)-n- (que Sagart compare à une forme austronésienne, Schuessler à une khmère). Le commentaire classique de 毛 Máo est clair : « non se souvenir » veut dire « se souvenir ».

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悖 bèi. Contradiction. Source.

On a une « contradiction » similaire avec 不 , aussi dans le Shī (Xiao ya 3, 5 (179) : 車攻 Chē gōng) :

徒御不驚、大庖不盈。

Couvreur traduit :

Les piétons et les conducteurs s'abstinrent de crier. La cuisine impériale ne fut pas remplie

et explique :

(parce que l'empereur fit distribuer le gibier aux chasseurs, et en garda pour lui).

Sagart n'est pas d'accord : il cite le commentaire de Máo 毛, pour qui 不驚 bù jìng 'non attentif' veut dire en fait 驚 jìng 'attentif', et il en est de même pour 不盈 bù yíng 'non rempli'. Voici sa version :

if the footmen and charioteers are attentive
the kitchen will be filled

Dans ce passage du Shǐjì on a un jeu de mots sur le nom de l'animal 狸  :

是時萇弘以方事周靈王,諸侯莫朝周,周力少,萇弘乃明鬼神事,設射貍首。貍首者,諸侯之不來者。依物怪欲以致諸侯。諸侯不從,而晉人執殺萇弘。

Chavannes traduit :

Vers ce même temps, Tch’ang Hong mit son art magique au service du roi Ling (571-545) de la dynastie Tcheou. Les seigneurs ne venaient plus rendre hommage aux Tcheou et la puissance des Tcheou diminuait ; or Tch’ang Hong connaissait ce qui concerne les mânes et les dieux ; il fit tirer à l’arc sur une tête de renard ; la tête de renard représentait ceux des seigneurs qui ne venaient pas ; comptant sur l’étrangeté de cet objet, il désirait faire accourir les seigneurs ; mais les seigneurs n’obéirent point. Puis des gens de Tsin se saisirent de Tch’ang Hong et le tuèrent.

et explique :

Un des noms par lesquels on désignait le renard [狸 lí] était « celui qui ne vient pas » [不來(者) bùlái (zhě)], en tirant sur « celui qui ne vient pas », Tch’ang Hong espérait faire accroire aux seigneurs que son art magique réussirait par ce moyen à atteindre et à perdre ceux d’entre eux qui ne venaient pas. Une ode perdue du Che King portait le titre de « la tête de renard » ; elle réglait les mouvements du tir à l’arc et peut-être l’artifice de Tch’ang Hong l’a-t il inspirée.

On serait ainsi face à une forme de 狸 à initiale « développée ».

Ce 狸 n'est pourtant pas un « renard ». Renard c'est 狐狸 húlí déjà en chinois ancien, mais 狸 tout seul désigne, dans les sources les plus archaïques, un félin. En chinois moderne, 狸 c'est le raton laveur (), alors qu'en japonais c'est le tanuki. Voici une discussion des noms de ces deux bêtes en chinois, japonais et coréen, par Victor Mair ; voici leurs noms mongols. Elbihe, le nom mandchou de l'une d'elles (le tanuki je pense), était le nom mandchou du sinologue Jerry Norman.

tanuki

Bulle boursière. Le tanuki et son scrotum. Gravure de Tsukioka Yoshitoshi 月岡芳年 (1839-1892). Source : Wikimedia Commons.

Il y a encore 筆 'pinceau'. Le Shuōwén en donne une forme dialectale 不律 bùlǜ. On explique les péripéties de 筆 sur Amritas, et finit par en dériver le jurchen bitxə et donc le nom du blog où on a vu parader 霢 mài et 霂 .

Outre son sens de 'bruine', 霢霂 màimù acquiert plus tard un usage figuré : on a chez Bái Jūyì 白居易

搖扇風甚微,褰裳汗霢霂
Yáo shàn fēng shèn wēi, qiān cháng hàn màimù.

'J'agite l'éventail ; le vent en est extrêmement faible. Je soulève ma robe ; je ruisselle de sueur.' C'est à dire, j'en suis aussi trempé que par une bruine persistante.

On retrouve màimù dans le sens de 'sueur' dans le 降魔變文 Jiàng mó biànwén, un « texte transformationnel » Tang (on peut en regarder l'un des manuscrits (Pelliot chinois 4524) sur le site de l'International Dunhuang Project). Le fait est intéressant, parce que les textes transformationnels sont écrits dans un langage assez proche du parlé pour indiquer que màimù était alors un mot vivant, ce qui n'était pas le cas, selon toute probabilité, pour d'autres disyllabes tirés des classiques. En plus, la graphie dans le biànwén n'est plus la normative 霢霂, mais 陌目 mòmù, à l'époque un homonyme ou presque (en chinois moyen (Baxter) 霢霂 meak muwk, 陌目 maek mjuwk).

Voici alors le passage :

須達多生善習,曾親近於佛僧,忽聞說佛之名,體上汗流陌目

et la traduction de Mair :

Sudatta, by nature, was well-disposed to learning.
Now that he had once come close to a Buddhist monk,
And suddenly heard the name of Buddha being uttered,
He broke out into a profuse sweat all over his body.

En mongol, on trouve aussi l'image de la bruine pour décrire la sueur, mais à l'inverse : шиврээ бороо (siberege ? boruɣan ; peut-être une métathèse de sirbig-) 'bruine', шивэр siberi 'transpiration', en particulier celle des mains et pieds.

zhong

終。Calligraphie de Zhu Yunming. Source.

Explicit.

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