pigu

28 mars 2014

Mon empire pour de la poussière

Aśoka Maurya, souverain depuis le Brahmapoutre jusqu'aux confins de la Perse, ne l'était que grâce à un don, assez modeste, offert au Bouddha dans l'enfance d'une vie antérieure, quatre siècles auparavant. L'un des empires les plus vastes de l'antiquité n'a coûté à son empereur, à en croire la parabole dont on va s'occuper, qu'une poignée de terre.

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Le chapiteau aux lions d'Aśoka, emblème national de l'Inde

Source

On aurait supposé que cette bonne affaire ferait d'Aśoka un bouddhiste fervent, mais si l'Aśoka historique a bien été au moins un protecteur du bouddhisme, il l'a été aussi par exemple du jaïnisme. Malgré l'image du patron et prosélyte que perpétuent les sources bouddhistes, on doûte même qu'il se soit converti à cette religion, ou d'ailleurs à quelque autre.

foucher

L'aumône de poussière. Musée de Calcutta.

Source: Foucher, L'art gréco-bouddhique du Gandhâra, p. 517

C'est en tout cas des sources bouddhistes qu'on s'occupe ici, en premier lieu de l'Aśokāvadāna, le premier texte à racconter l'histoire de l'aumône de poussière. L'Aśokāvadāna fait partie du Divyāvadāna, une collection de contes bouddhistes datant possiblement du IIe siècle après J-C. Le symbolisme de la poignée de terre donnée en aumône, puis devenue « toute la terre  » du monde indien est absent dans l'autre source ancienne pour la biographie d'Aśoka, le Buddhavaṃsa, où l'« antécédent  » qui vaut à Aśoka son royaume est bien un don, mais de miel, une substance plus noble que de la poussière. Strong voit ici le Buddhavaṃsa, texte écrit sous tutelle royale en Sri Lanka, réticent à associer un grand roi à un don « impur  », tandis que l'Aśokāvadāna, produit sans soutien princier et concerné avant tout avec la mécanique de la rétribution karmique, se soucie moins de la dignité royale.

Les deux textes sont pourtant plus ou moins d'accord sur une autre légende, dont on parlera aussi : la redistribution des reliques du Bouddha, conservées depuis sa mort dans huit « seaux  » (droṇa), dont un avait fini par s'enfoncer sous un fleuve et se retrouver chez les nāgas. Après ramasser ces reliques, non sans difficulté (les nâgas notammant n'ont voulu se dessaisir de leur partie), Aśoka les redistribue dans 84 000 stūpas qu'il fait ériger, et dont la construction finit simultanément (dans l'Aśokāvadāna, une éclipse de soleil, produite miraculeusement pour l'occasion, signale la date aux chantiers parsemés dans tout l'empire). La légende voulait peut-être expliquer ainsi la présence d'un grand nombre de stūpas partout dans l'Inde, dont seuls quelques-uns ont survécu jusqu'à nous jours.

Le récit de l'aumône de poussière connaît plusieurs versions dans des textes plus tardifs, mais dans l'un d'eux, le Sūtra du sage et du fou, il prend une tournure impressionante. Quand le Bouddha accepte l'aumône de l'enfant et prédit les bienfaits du roi protecteur de la foi qu'il deviendra, dont notammant la redistribution des reliques, son disciple Ānanda demande : mais le Bouddha, lui, qu'à-t-il fait pour mériter qu'on prodigue autant d'attention à sa dépouille ? On remonte alors encore plus loin le cycle des transmigrations jusqu'à trouver une explication aussi « sympatique  » que l'histoire de la poussière, un incident passé aux détails rimant avec ceux du présent qu'on explique.

Le Sūtra du sage et du fou 賢愚經 Xián yú ­jīng (Taishō 202) est une collection de jātakas (ou d'avadānas), récits sur des vies antérieures du Bouddha, préparée au Ve siècle par des moines de Liangzhou 涼州, alors sous les Wei du Nord (Běi Wèi 北魏), sur la base des histoires qu'ils avaient « entendues  » dans le royaume de Khotan, à l'époque centre majeur du bouddhisme centre-asiatique. Malgré les maintes détails qu'ils fournissent sur l'histoire du texte ("voyage d'études" d'huit moines au Khotan, collation de leurs versions, édition et choix du titre par Hui Lang 慧朗), les sources chinoises n'expliquent pas s'il s'est agi d'une traduction d'une source indienne, ou d'une compilation originale chinoise élaborant les enseignements reçus à Khotan. Victor Mair, l'auteur d'une analyse fondamentale sur ce soutra, signale la disparité et manque d'organisation du texte, les contrastes entre les contes individuels, en longueur, style et langage (notamment dans le traitement des mots empruntés), ce qui fait penser à une compilation chinoise de sources diverses. Il signale aussi pourtant qu'il existe de bons candidats pour une source textuelle, organisée, qui aurait formé la base (mais non l'intégralité) du texte du Sage et le fou (à savoir la Jātakamālā de Haribhaṭṭa ; la Daśakarmapathāvadānamālā ouïghoure, peut-être tocharienne ; le Jātakastava khotanais). Le texte chinois contient des traces d'une transmission dans un accent centre-asiatique (khotanais ou autre) des noms propres et termes techniques bouddhistes indiens, mais la langue des sources (orales ou écrites) à Khotan, et celle dans laquelle elles ont été communiquées aux moines chinois, reste un mystère.

La version tibétaine du Sūtra du sage et du fou s'appelle mDzangs blun zhes bya ba'i mdo. Le traducteur, Chos grub ou Chos 'grub (en chinois 法成 Fǎ Chéng), se trouvait à Dunhuang 敦煌 pendant les dernières décennies de l'occupation tibétaine, dont les autorités l'estimaient assez pour lui accorder le titre de Bod chen po'i chab srid kyi shu chen gyi lo sa ba ou "Grand traducteur et réviseur du royaume du Grand Tibet". Même après le retour au contrôle chinois, moyennant le IXe siècle, Chos grub a continué à enseigner à Dunhuang. Il y a de bonnes raisons de soupçonner que Le sage et le fou tibétain est une traduction du chinois, mais il ne correspond pas trop bien à aucune des versions chinoises conservées aujourd'hui.

Il existe quatre traductions mongoles de la version tibétaine, dont une en oïrat dans l'"écriture claire" que le traducteur, Caya Bandida (sanscrit Paṇḍita) Namqayiǰamso (tib. Nam mkha'i rgya mtsho, le tout en cyrillique Зая Бандид Намхайжамц), avait lui-même créée pour cette langue. La plus ancienne de ces traductions reste toujours la plus répandue. On lui a donné le titre Üliger-ün dalai Үлгэрийн далай ou 'océan des histoires', sous lequel elle est devenue très populaire en Mongolie, où des éditions continuent à paraître.

Le traducteur est Siregetü Güüsi Čorǰi Ширээт Гүүш Цорж, un lama probablement tibétain envoyé en Mongolie par le troisième Dalaï-lama bSod nam rGya mtsho, dont il était disciple, pour devenir le premier abbé du monastère Siregetü ǰuu keyid (Ширээт зуу хийд, 席力图召 Xílìtú zhào) fondé en 1585 par Sengge Dügüreng Сэнгэ Дүүрэн, khan des Tümed (tribu mongole sud-occidentale), à Hohhot (Kökeqota Хөх хот, 呼和浩特 Hūhéhàotè). Après la mort du troisième Dalaï-lama, Siregetü a aussi participé à l'identification de la réincarnation suivante du Dalaï-lama, la seule à se produire en Mongolie, dans Yon tan rGya mthso. Le temple existe toujours. Le nom de Siregetü, censé traduire le tibétain khri pa 'thrône', fait allusion, selon Mala, au fait que le troisième Dalaï-lama, le considérant son égal, l'aurait invité à s'asseoir dans son siège ; güüsi doit être le titre chinois 國師 guóshī.

Siregetü est toujours parmi nous, s'il faut croire la liste de ses réincarnations. L'onzième et actuelle, de son nom chinois 吉格木德·希日布·扎木苏 Jígémùdé Xīrìbù Zhāmùsū (vraisemblablement 'Jigs med Shes rab rGya mtsho en tibétain, J̌igmed Širab J̌amcu Жигмэд Шарав Жамц en mongol), né en 1943 à Guinan 贵南 dans le Qinghai, a été rétabli dans ses fonctions officielles dans son monastère à Hohhot dans les années 80. Il a même aidé à des recherches sur son œuvre onze générations en amont, notammant celles d'Agata Bareja-Starzyńska, auteur d'un étude et traduction célèbres

khenposodargye

L'aumône de poussière 小兒施土

Pris d'ici, mais probablement provenant du Cours de bouddhisme pour enfants《儿童佛教课》Értóng fójiào kè du Khenpo Sodargye (mKhan po bSod dar rgyas, 索达吉堪布 Suǒdájí kānbù)

Je traduis cette histoire depuis la version mongole de Siregetü, selon une édition de Mongolie Intérieure (éditée par Erkimbayar 额尔很巴雅尔 Эрхэмбаяр et titrée Üliger-ün dalai 故事选, Pékin : 民族出版社, 1986) avec l'aide des versions chinoise (T. 202) et tibétaine (depuis les canons de Lhasa et de Dergé), de l'Aśokāvadāna sanskrit et une de ses traductions chinoises (celle du Parthe 安法欽 Ān Fǎqīn, le Āyù wáng zhuàn 阿育王傳 T. 2042), et des traductions (du tibétain) allemande de Schmidt et russe de Parfionovitch (je n'ai pu consulter l'anglaise de Stanley Frye). J'ajoute quelques notes avec des commentaires sur les différences entre ces versions, ainsi que sur certaines questions de vocabulaire, notammant sur des noms propres mongols empruntés à d'autres langues. Après la traduction je donne le texte mongol.

Histoire de l'empereur Aśoka
Voici ce que j'ai entendu : une fois, le Bouddha, le Vainqueur Transcendant1, se trouvait dans le jardin d'Anāthapiṇḍada2, dans le parc du prince Jeta3.
Alors que le Bouddha était allé en tournée d'aumône4 avec Ānanda5, sur leur chemin il y avait quelques petits enfants qui jouaient à bâtir des maisons et magasins6 et comptaient des bijoux. L'un des enfants, voyant le Bouddha venir de loin, pensa en s'en réjouissant7 : « je ferai une offrande  ». Il prit alors une poignée de la terre avec laquelle ils bâtissaient ce magasin, et il allait l'offrir au Bouddha, mais, comme il était petit, il n'y atteignit pas ; alors il s'addressa à un autre enfant : « Penche-toi, que je puisse monter debout sur ton dos et mettre cette terre dans le bol  ». Alors le deuxième enfant, faisant selon ses paroles, se pencha et laissa l'autre lui monter sur le dos et offrir cette poignée de terre au Bouddha.
Le Bouddha la reçut et la lui fit verser dans le bol. Il prit le bol et le donna à Ānanda, en lui ordonnant : « écrase cette terre et enduis-en le temple  »8.
Il prophétisa : « Oh Ānanda, à cause du mérite [généré] quand ce petit enfant m'a offert, d'un cœur heureux, une poignée bien remplie de terre dont on vient d'enduire le temple, cet enfant renaîtra, cent ans après [mon]9 nirvā­­ṇa, comme un empereur nommé Aśoka10. L'enfant qui s'est penché se réincarnera en son ministre. Il conquerra le Jambudvīpa11, et il fera honorer partout la connaissance des Trois Joyaux12. Ainsi se répandra la vénération des reliques [du Bouddha]13. On construira simultanément quatre-vingt-quatre mille reliquaires14 dans le Jambudvīpa.  »
Ānanda, très heureux, s'adressa au Bouddha, le Vainqueur Transcendent, en ces paroles : « Quel mérite a fait autrefois le Bouddha Ainsi-venu pour qu'on lui construise un tel nombre de reliquaires ?  »
Le Bouddha répondit : « Écoute, concentre ton esprit. Je t'instruirai. Il y a des kalpas15 innombrables16, il y avait un empereur nommé le Puissant-éclairé17. Sous cet empereur il y avait quatre-vingt-quatre mille roitelets, et pendant son règne un Bouddha nommé Pu­­­ṣya18 est venu au monde. Cet empereur et ses ministres et fournissaient les quatre nécessités19 à offrir au Bouddha et la communauté des moines20. C'était ainsi qu'alors l'empereur et tous les gens du pays allaient toujours21 vénérer le Bouddha, le priaient et honoraient et lui faisaient des dons. Mais comme les autres roitelets ne pratiquaient pas la vertu, il songea à convertir ces petits rois et sujets des frontières : 'Peignons des images du Bouddha et donnons-les aux rois mineurs'. Puis il rassembla un grand nombre de peintres et leur ordonna : 'Vous allez tous dépeindre le corps du Bouddha'. Les peintres arrivèrent en présence du Bouddha. Mais lorsque, après observer ses traits, ils se disposaient à les représenter, [à chaque fois] un trait différait [de l'original]22 : ces peintres ne réussirent donc pas à le représenter. Alors le Bouddha mélangea lui-même les gouaches et peignit une image. Les peintres alors, regardant cette image, en firent quatre-vingt-quatre mille copies. On les envoya aux roitelets, une à chacun, en transmettant ce décret : 'Vous, rois, et tous les sujets de l'empire, prierez et vénérérez ces images du corps du Bouddha, avec des fleurs, de l'incens et toute sorte d'offrandes.' Ce fut ainsi que les sujets de l'empire, voyant ces images du Tathāgata, en éprouvèrent une grande joie, et firent des offrandes devant elles, les priant en honorant.
« Ô Ananda, l'empereur Puissant-éclairé d'alors, est maintenant, à cause de ces événements, devenu moi. Grâce au mérite d'avoir faire peindre quatre-vingt-mille images du corps du Tathāgata et les envoyer aux roitelets, il se réincarna toujours désormais en Śakra23, l'empereur du ciel le plus haut, jusqu'à atteindre, aujourd'hui, la manifestation ornée des trente-deux signes et les quatre-vingts marques du Bouddha. Après le nirvā­ṇa on fera donc construire quatre-vingt-quatre mille stoupas pour ses reliques."
En écoutant ces paroles du Bouddha, Ānanda et ses nombreux compagnons se réjouirent énormément.

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Le Bouddha Puṣya aide à peindre son image. Grotte 34 à Kizil.

Dessin de Zhu Tianshu 朱天舒 dans Tianshu Zhu, "Reshaping the Jātaka Stories: from Jātakas to Avadānas and Praṇidhānas in Paintings at Kucha and Turfan", Buddhist Studies Review, Vol 29, No 1 (2012)

Voici le texte mongol de l'édition d'Erkimbayar,

erkimbayar0

erkimbayar1

erkimbayar2

et mes transcriptions de ce texte, en BJR (Balk-Janhunen Romanization, plus précisément dans la version de Balk),

vasugae qaqav u jujil
vjiv gamav mivu suvusuqsav vigav caq tur . vilaczu tagus vuigcigsav burqav vavu vilaquqci qav guibaguv u cacaglig tur vidagal vuigai vidagav vuigligae tu jiv bayasqulavg uv guiriyav dur saquv vabai : tara caq tur vilaczu tagus vuigcigsav burqav vavavda luq'e vigav'e {bivwvuv} dur vuduqsav tur targagur (jam) tur vivu vigav gaduv vuicugav guibaguv . savg uv gar bae bajisivg gigat i busqaczu vrdevis uv savg i tuqulaczu (tuqhalaczu) vaqaduv saquv vamui : vigav guibaguv vivu burqav i qula vca viragui ji vuiczaczu masi bayasuqat « buyav vrgusugai  » gamav satgiczu . sirui bar savg bulqav talbiqsav tara sirui vca vigav vatqu sirui vabuqat burqav dur vrgubasu . guibaguv vuicugav u tula vsa guirbai . tara guibaguv . tara guibaguv ijav « ci buigujiczu bajiqtaqui . bij civu tagar'e gisgiczu vva sirui ji badir vayaqav dur gisugai  » gamav vuigulagsav dur . tara guibaguv taguvu vuigae bar buigujiczu bajiqsav dur . tara guibaguv taguvu muiruv tagar-e qaruqat . vigav vatqu sirui ji burqav dur vrgugui dur . burqav bar vmuva vca vuqduczu badir vayaqe dur ijav gilgaczu vabubai : vabuqat vavavda dur vuigcu . « ci vva sirui ji vuquczu (nuquczu) suim'e jiv gajit tur suircigdagui  » gamav jarliq buluqat . « vavavda ve . vva vuicugav guibaguv bayasqulavg satgil ijar vadur vatqu tuiguravg sirui vrgugsav vguvi suim'e dur suircigsav u buyav u vaci bar virwav bulczu . jaquv vuv buluqsav u qujiva tara guibaguv vasugae (vashukae) varadu qaqav buluv tuiruczu . buigujiczu bajiqsav guibaguv taguv u tuisimal buluv tuiruczu . cambudiib i vczalagat . qurbav vrdavis uv vrdam ut i qamuq tur valdarsiqulczu buir uv : saril (sharil) dur bar talgaravggui'e tagimui i'e : cambudiib tur bar vaimav tuimav tuirbav mivgqav suburqav i vigav caq tur vgutgu buluyu  » gamav jarliq buluqsav dur . vavavda bayasuv bisiraczu . vilaczu tagus vuigcigsav burqav'e vjiv gamav vuicibai « taguvcilav viragsav burqav vrda yambar buyav vujiladugsav ijar saril dur bar tadui suburqav vgutgamui  » gamav vuicibasu . burqav jarliq bulur uv :: « sajidur suvusuqat vuyuv dur ijav tuqdaqaqdaqui . bij cimadur vumlasuqai : vrda tuq'e tumsi vuigai galab uv vurida vavu vva cambudiib tur tagiv cidaqci varadu qaqav builugae : tara qaqav dur vaimav tuimav tuirbav mivgqav vuiqugav qat builugae . tara qaqav u caq tur burs'e varadu burqav yirdivcu dur vuigada bulczu viragsav dur . tara qaqav u tuisimal lugae salda tuirbav jujil garaglagdaguv i baladugat . burqav bae vayaq qa tagimlig ut uv quwaraq ut tur vrgubai : tara caq tur tara qaqav bae vulus dagiv qamuq guimus vivu vasu turqaru burqav i tagiv muirgugat vrguv guivdulamui i'e : busut vuicugav qat vavu buyav i vuilu vujilatgu vaczuqu . tadagar giczaqar tagij vuicugav qat bae vulus virgav i vum dur vuruqulqu jiv tula < burqav u guirug i jiruczu vuicugav qat tur vuigsugai > gamav satgiczu . vulav jiruqaciv i quriyaczu jarliq bulur uv :: < ta buiguda burqav u bai'e ji sajidur jiruqdaqui > gamav jarliq buluqsav dur . tadui tadagar jiruqaciv vavu burqav u viduv vitda (niduv u vmune) vuduqat . burqav u balgae ji vuiczaczu jiruqui dur ijav balgae ji jirubasu vigav i vadali vsa buluqsav dur . jiruqaciv vavu jiruczu vsa cidabai : tadui burqav vuibar ijav buduq ut baladugat . vigav guirug i jiruczu vuiggugsav dur . tadagar jiruqacit vavu tara guirug i vuiczagat . vaimav tuimav tuirbav mivgqav tagus balgae tu guirug ut i jiruczu . vuicugav qat tudum dur viczagat tudum guirug i vuigcu vilagagat . vjiv tuvgqaq tarqabai : < ta qat bae qamuq vulus virgav buigudagar vdagar burqav u bai'e guirug i cacag ut ijar bae guiczis ijar bae qamuq garaglagdaguv ijar tagiqat muirgugdagui > gamav tuvgqaq tarqaqaqsav dur . tadagar vulus virgav vivu taguvcilav viragsav u bai'e jiv guirug i vuiczagat masi bayasuv bisiraczu vrguv guvdulav tagibai : vavavda ae . tara caq tara vucir tagij gagagav cidaqci qaqav gamabasu vdugae bij buyu i'e : tara caq tur vaimav tuimav tuirbav mivgqav taguvcilav viragsav u bai'e ji jiruczu qamuq vuicugav qat tur vuiggugsav buyav u vaci bar qab qamiq'e tuirubasu . tagadu viczaqur tu tvgris qaqav qurmusda buluv tuirugat . jisu vuivggae lugae taguldar buluqat . vdugae quciv quyar balgae bae vayav sajiv vuiligar ijar cimagsav vilada tuqulczu . burqav u quduq vuluqsav builugae : virwav bulbasu bar saril dur . vaimav tuimav tuirbav mivgqav suburqav vgutgaguluyu :  » burqav tajiv gamav jarliq buluqsav dur . vavavda bae vulav vuigut vilada bayascu taqav bisirabai :

selon le système traditionnel

Ašoka qaɣan-u ǰüil
Eyin kemen minü sonosuɣsan nigen čaɣ-tur, ilaǰu tegüs nögčigsen burqan anu ilaɣuɣči qan köbegün-ü čečeglig-tür itegel ügei idegen öglige-tü-yin bayasɣulang-un küriyen-dür saɣun abai. Tere ĉaɣ-tur ilaǰu tegüs nögcigsen burqan ananda-luɣ-a nigen-e binwad-tur oduɣsan-dur tergegür-tür inu nigen kedün öčüken köbegün, sang-un ger ba bayising kiged-i bosqaǰu erdenis-ün sang-i toɣolaǰu naɣadun saɣun amui. Nigen köbegün inü Burqan-i qola-ača ireküi-yi üǰeǰü masi bayasuɣad "buyan ergüsügei" kemen sedkiǰü, siroi-bar sang bolɣan talbiɣsan tere siroi-eče nigen adɣu siroi abuɣad burqan-dur ergübesü, köbegün öčüken-ü tula ese kürbei, tere köbegün, tere köbegün-iyen "či böküyiǰü bayiɣdaqui, bij činü deger-e gisgiǰü ene siroi-yi badir ayaɣan-dur kisügei" kemen ögülegsen-dür, tere köbegün tegünü üge-ber böküiǰü bayiɣsan-dur, tere köbegün tegünü mörön deger-e ɣaruɣad, nigen adɣu siroi-yi Burqan-dur ergüküi-dür, burqan ber emüne-eče uɣtuǰu badir ayaɣ-a-dur-iyan kilgeǰü abubai. Abuɣad Ananda-dur ögču, "či ene siroi-yi nuquǰu süm-e-yin keyid-tür sürčigdeküi" kemen ǰarlig boluɣad, "Ananda a, ene öčüken köbegün bayasɣulang sedkil-iyer nadur adɣu dügüreng siroi ergügsen egüni süm-e-dür sürčigsen-ü buyan-u ači-bar nirwan bolǰu, ǰaɣun on boluɣsan-u qoyina tere köbegün Ašoka neretü qaɣan bolun töröǰü, böküyiǰü bayiɣsan köbegün tegün-ü tüsimel bolun töröǰü, Čambutiib-i eǰeleged, ɣurban erdenis-ün erdem-üd-i qamuɣ-tur aldarsiɣulǰu bür-ün. Šaril-dur ber delgerenggüi-e takimui ǰ-e. Čambutiib-tur ber naiman tümen dörben mingɣan suburɣan-i nigen čaɣ-tur egüdkü boluyu" kemen ǰarliɣ boluɣsan-dur, Ananda bayasun bisireǰü, ilaǰu tegüs nögčigsen Burqan-a eyin kemen öčibei "tegünčilen iregsen Burqan erte yambar buyan üyiledügsen-iyer šaril-dur ber tedüi suburɣan egüdkemüi" kemen öčibesü, Burqan ǰarliɣ bolur-un: "sayitur sonosuɣad oyun-dur-iyan toɣtaɣaɣdakui, bi čimadur nomlasuɣai: erte toɣ-a tomsi ügei kalab-un urida anu ene čambutiib-tur takin čidaɣči neretü qaɣan bülüge. Tere qaɣan-dur naiman tümen dörben mingɣan öčüken qad bülüge, tere qaɣan-u caɣ-tur burs-a neretü Burqan yirtinčü-dür ögede bolǰu iregsen-dür, tere qaɣan-u tüsimel-luge selte dörben ǰüyil kereglegdekün-i beledüged, Burqan ba ayaɣ-qa tegimlig-üd-ün quwaraɣ-ud-tur ergübei. Tere cag-tur tere qaɣan ba ulus-dakin qamuɣ kümüs inü nasu turqaru Burqan-i takin mörgöged ergün kündülemüi ǰ-e. Busud öčüken qad anu buyan-i ülü üyiledkü aǰuɣu, tedeger kiǰaɣar-taki öčügen qad ba ulus irgen-i nom-dur oroɣulqu-yin tula 'Burqan-u körög-i ǰiruǰu öčüken qad-tur ögsügei' kemen sedkiǰü, olan ǰiruɣacin-i quriyaǰu ǰarliɣ bolur-un: 'ta bügüde Burqan-u bey-e-yi sayitur ǰiruɣdaqui' kemen ǰarliɣ boluɣsan-dur, tedüi tedeger ǰiruɣačin anu Burqan-u nidün-ü nidte oduqad, Burqan-u belge-yi üǰeǰü ǰiruqui-dur-iyan belge-yi ǰirubasu nigen-i adali ese boluɣsan-dur, ǰiruɣačin anu ǰiruǰu ese čidabai. Tedüi Burqan öber-iyen buduɣ-ud beledüged, nigen körög-i ǰiruǰu öggügsen-dür, tedeger ǰiruɣačid anu tere körög-i üǰeged, naiman tümen dörben mingɣan tegüs belge-tü körög-üd-i ǰiruǰu, öčüken qad tutum-dur niǰeged tutum körög-i ögčü ilegeged, eyin tungqaɣ tarqabai: 'ta qad ba qamuɣ ulus irgen bügüdeger edeger Burqan-i bey-e körög-i čečeg-üd-iyer ba küǰis-iyer ba qamuɣ kereglegdekün-iyer takigad mörgögdeküi' kemen tungqaɣ tarqaɣaɣsan-dur, tedeger ulus irgen inü tegünčilen iregsen-ü bey-e-yin körög-i üǰeged masi bayasun bisireǰü ergün kündülen takibai. Ananda a, tere caɣ tere učir-daki gegegen čidaɣči qaɣan gemebesü edüge bi buyu ǰ-e. Tere caɣ-tur naiman tümen dörben mingɣan tegünčilen iregsen-ü bey'e-yi ǰiruǰu qamuɣ öčüken qad-tur öggügsen buyan-i ači-bar qab qamiɣ-a töröbesü, degedü iǰaɣur-tu tngris qaɣan qurmusta bolun töröged, ǰisü öngge-lüge tegülder boluɣad, edüge ɣučin qoyar belge ba nayan sayin üliger-iyer čimegsen ilete tuɣulǰu, Burqan-u qutuɣ oloɣsan bülüge. Nirwan bolbasu ber šaril-dur, naiman tümen dörben mingɣan suburɣan egüdgegülüyü." Burqan teyin kemen ǰarliɣ boluɣsan-dur, Ananda ba olan nököd ilete bayasču daɣan bisirebei.

et en cyrillique (quelques choix dans la cyrillisation de certains mots sont sans doute discutables).

Ашока хааны зүйл
Ийн хэмээн миний сонссон нэгэн цагт, Ялж төгс нөгцсөн Бурхан нь Ялгуугч хан хөвгүүний цэцэрлэгт Итгэлгүй идээн өглөгтийн баясгалангийн хүрээнд суун авай. Тэр цагт Ялж төгс нөгцсөн Бурхан Ананд лугаа нэгнээ бинваадад одсонд тэргүүрт нь нэгэн хэдэн өчүүхэн хөвгүүн, сангийн гэр ба байшин хийгээдийг босгож эрдэнэсийн санг тоолж наадан суун амуй. Нэген хөвгүүн нь Бурханыг холоос ирэхийг үзэж маш баясаад "Буян өргөсүгэй" хэмээн сэтгэж, шороогоор сан болгон тавьсанд тэр шорооноос нэгэн атга шороо аваад Бурханд өргөвөөс хөвгүүн өчүүхний тул эс хүрэв, тэр хөвгүүн, тэр хөвгүүнээ: "Чи бөхийж байгдах! Би чиний дээр гишгэж, энэ шороог бадар аяганд хийсүгэй" хэмээн өгүүлсэнд, тэр хөвгүүн түүний үгээр бөхийж байсанд, тэр хөвгүүн түүний мөрөн дээр гараад, нэгэн атга шороог Бурханд өргөхүйд, Бурхан бээр өмнөөс угтаж бадар аягандаа хийлгэж авав. Аваад Анандад өгч, "Чи энэ шороог нухаж (ухаж) сүмийн хийдэд сүрчтүгэй!" хэмээн зарлиг болоод, "Ананд аа! Энэ өчүүхэн хөвгүүн баясгалан сэтгэлээр надад атга дүүрэн шороо өргөсөн үүнийг сүмд сүрчсэний буяны ачаар нирваан болж, зуун он болсны хойно тэр хөвгүүн Ашока нэрт хаан болон төрж, бөхийж байсан хөвгүүн түүний түшмэл болон төрж, Замбутивийг эзлээд, гурван эрдэнэсийн эрдмүүдийг хамагт алдаршуулж бүрүүн. Шарилд бээр дэлгэрэнгүйеэ тахимуй за. Замбутивд бээр найман түмэн дөрвөн мянган суваргыг нэгэн цагт үүдэх болъюу" хэмээн зарлиг болсонд, Ананд баясан биширч, Ялж төгс нөгчсөн Бурханаа ийн хэмээн өчив "Түүнчилэн ирсэн Бурхан эрт ямбар буян үйлдсэнээр шарилд бээр төдий суварга үүдмүй" хэмээн өчвөөс, Бурхан зарлиг болруун: "Сайтар сонсоод оюундаа тогтоотугай, би чамд номлосугай: Эрт тоо томшгүй (галвын) урьд нь энэ Замбутивд Тахин чадагч нэрт хаан бөлгөө. Тэр хаанд найман түмэн дөрвөн мянган өчүүхэн хаад бөлгөө, тэр хааны цагт Бурса нэрт Бурхан ертөнцөд өөд болж ирсэнд, тэр хааны түшмэл лүгээ сэлт дөрвөн зүйл хэрэглэгдэхүүнийг бэлдээд, Бурхан ба аяга тэхимлигүүдийн хуврагуудад өргөв. Тэр цагт тэр хаан ба улс дахь хамаг хүмүүс нь нас турхар Бурханыг тахин мөргөөд өргөн хүндэлмүй за. Бусад өчүүхэн хаад нь буяныг үл үйлдэх ажгуу, тэдгээр хязгаар дахь өчүүхэн хаад ба улс иргэний номд оруулхын тул 'Бурханы хөрхийг зурж өчүүхэн хаадад өгсүгэй' хэмээн сэтгэж, олон зураачийг хурааж зарлиг болруун: "Та бүгд Бурханы биеийг сайтар зуртугай" хэмээн зарлиг болсонд, төдий тэдгээр зураач нь Бурханы нүдний нит одоод, Бурханы бэлгийг үзэж зурахдаа бэлгийг зурваас нэгнийг адил эс болсонд, зураач нь зурж эс чадав. Төдий Бурхан өөрөө будгуудыг бэлдээд, нэгэн хөргийг зурж өгсөнд, тэдгээр зураачид нь тэр хөргийг үзээд, найман түмэн дөрвөн мянган төгс бэлгэт хөргүүдийг зурж, өчүүхэн хаад тутамд нэжгээд тутам хөргийг өгч илгээгээд, ийн тунхаг тарха(а)в: 'Та хаад ба хамаг улс иргэн бүгдээр эдгээр Бурханы бие хөргийг цэцгүүдээр ба хүжсээр ба хамаг хэрэглэгдэхүүнээр тахиад мөргөтүгэй' хэмээн тунхаг тарха(а)санд, тэдгээр улс иргэн нь Түүнчлэн ирсний биеийн хөргийг үзээд маш баясан биширч, өргөн хүндлэн тахив. Ананд аа, тэр цаг тэр учир дахь Гэгээн чадагч хаан хэмээвээс өдгөө би буюу за. Тэр цагт найман түмэн дөрвөн мянган Түүнчлэн ирсэн Бурханы биеийг зурж хамаг өчүүхэн хаадад өгсөн буяны ачаар хав хаана төрвөөс, дээд язгуурт тэнгэрс хаан Хурмаст болон төрөөд, зүс өнгө лүгээ төгөлдөр болоод, өдгөө гучин хоёр бэлгэ ба наян сайн үлгэрээр чимсэн илт туулж, Бурханы хутаг олсон бөлгөө. Нирваан болвоос бээр шарилд, найман түмэн дөрвөн мянган суварга үүтгүүльюү." Бурхан тийн хэмээн зарлиг болсонд, Ананд ба олон нөхөд илт баясаж даган бишрэв.

Notes

[1] Tel est le sens littéral de la version mongole, traduite du tibétain bCom ldan 'das, de l'épithète Bhagavant (nominatif Bhagavān) soit 'Seigneur' en sanskrit, accordé au Bouddha.

[2] En pali Anāthapindida, riche marchand devenu bénéfacteur et disciple du Bouddha, pour qui il acheta le terrain où il fit ériger un monastère. D'autres textes mongols se limitent à transcrire le nom sanskrit (BJR vanaada bindadi) ; celui-ci le traduit, par l'intermédiaire du tibétain, 'bénéfacteur des sans-protection'.

anathapindada

Le don d'Anāthapiṇḍada (dans Hutchinson's story of the nations, via Wikimedia Commons)

[3] Le Jetavana, redécouvert par Cunningham, est aujourd'hui un parc et lieu de pélérinage. Jeta (le texte mongol traduit aussi ce nom : 'prince victorieux'), l'ancien propriétaire de ces terres, était d'abord réticent à la transaction et s'y opposa jusqu'à ce qu'on lui offrit autant d'or qu'il fallât pour en couvrir le terrain. Quand la somme reversée attint une certaine chiffre (énorme), il fut assez ému pour l'investir à son tour dans la construction d'un portail majestueux pour le nouveau monastère.

[4] Ici le texte mongol utilise un mot emprunté (binwad) au sanskrit (< piṇḍapāta ? au moins quelque chose avec piṇḍ-) pour traduire le tibétain bsod snyoms 'aumône'.

[5] Ānanda, dans le texte chinois 阿難 Ānán ou Ēnán, en tibétain Kun dga' bo, le 'tout-joyeux', disciple du Bouddha et souvent son compagnon de route pendant ses périples, donc son interlocuteur dans des récits comme celui-ci.

[6] Sang-un ger, mot à mot 'maison aux trésors', dans le tibétain bang mdzod. L'original chinois : 及作倉藏財寶五穀 'et faisaient un magasin, cumulaient des richesses et les cinq céréales'.

[7] Le chinois est plus expansif : l'enfant, empreint d'un sentiment de vénération, se mit à sautiller d'une grande joie, et conçut l'idée de faire don d'une poignée des « céréales  » contenues dans le magasin de leur jeu. Dans l'Aśokāvadāna les enfants s'appellent Jaya et Vijaya (ekasya jayo nāma dvitīyasya vijayaḥ, dans l'Ayu wang jing 德勝 Déshèng et 無勝 Wúshèng).

[8] Après rentrer de leur tournée d'aumône (selon le texte chinois), Bouddha ordonne d'utiliser cette terre offerte pour enduire le sol du temple.

[9] Ce pronom est explicite dans le texte chinois.

[10] Chinois 阿輸迦 Āshūjiā (chinois moyen (notation de Baxter) 'a syu kae, suivant une stratégie de transcription alternative à la plus usuelle 阿育 Āyù, chinois moyen 'a yuwk, où la vélaire du nom sanskrit devient la finale du chinois). Le tibétain transcrit a sho ka ; il existe aussi un nom traduit, mya ngan med, 'sans souffrance'.

[11] Le « continent  » habité par les êtres humains tels que nous ; le conquérir équivaut donc à conquérir le monde. Autre ce continent, le « monde du désir  » en contient aussi trois autres, peuplés par des gens d'énorme taille et longévité, et en tout cas n'est qu'un coin infime, et relativement peu confortable, de l'univers de la cosmologie bouddhiste. Il est pourtant le seul où il est possible d'atteindre l'illumination et abandonner le cycle des transmigrations. On peut naître dans des mondes plus hauts, mais on n'y passe que quelques générations : tôt ou tard on épuise son karma et renaît ici bas.

Le nom sanskrit de ce continent, que les autres langues transcrivent, veut dire 'île du jamelonier', arbre aux baies bleues, comestibles qui atteint 30 mètres à la Réunion mais dont l'exemplaire situé dans le centre du continent excède les cent kilomètres de hauteur.

jamblon

Syzygium cumini (L.) Skeels dans l'Herbier d'Amboine de Rumphius (via plantillustrations.org)

[12] Les Trois Joyaux (skr. triratna, ch. 三寶 sānbǎo, tib. dkon mchog gsum, mongol ɣurban erdeni(s) гурван эрдэнэ/с/)), à savoir le Bouddha, le Dharma ou enseignement bouddhique et le Sangha ou communauté, refuge et guide de ceux qui cherchent l'illumination bouddhiste.

[13] Le mot mongol pour 'relique' (šaril шарил), ainsi que le chinois 舍利 shèlì (Baxter syaeH lijH) reprend le sanskrit śarīra. Le tibétain le traduit ring bsrel.

[14] Le stūpa, dans son origine indienne un monument évoquant un tumulus et destiné à abriter une relique, évolue avec l'expansion du bouddhisme et devient le chorten (mchod rten) tibétain et la pagode (塔 ) chinoise.

Le mot sanskrit a, outre ce sens relativement tardif de 'tertre', un autre, attesté déjà dans le Rig-Véda, de 'touffe' de poils ou de cheveux. Ici par exemple (RV VII.2.1c) : úpa spr̥śa diviyáṃ sā́nu stū́paiḥ, Grassmann 'Des Himmels Gipfel streif mit deinem Haarbusch', Geldner 'Rühre an die himmlische Höhe mit deinen Haarschöpfen' ; Griffith n'a pas compris ('Touch the celestial summits with thy columns'), Langlois (5.2.1.1c) non plus.

Avec un sens général (d'après Kuiper) de 'houppe' (comme celle d'Agni, qui touche la voûte céleste), 'mèche' ou 'épi' de poils, cheveux, laine, ce stūpa védique (ou ses variantes stupa, stukā désignant une 'protuberance de la toison' aurait pu devenir plus tard une 'protuberance du terrain'. Quoi qu'il en soit, l'étymologie du mot est intrigante. Une hypothèse le fait dériver de la racine indoeuropéenne *steu-, ce qui apparenterait stūpa avec des mots français tels que « stupide  » ou « étudier  » (hélas non pas avec « touffe  », cognat de l'anglais top, l'allemand Zopf 'tresse').

Une hypothèse plus récente dément le lignage indoeuropéen et voit dans stūpa un mot exclusivement indo-iranien, possiblement emprunté à une langue du substrat pre-indoeuropéen.

Le mot mongol pour 'stoupa', suburɣa(n), est, lui aussi, un emprunt. Une origine turquique (atteignant le mongol via l'ouighour) semble généralement acceptée. Le mot turque à son tour vient de l'iranien : l'etymologie la plus courante, due à Henning, remonte à un mot sogdien *zmrɣ'n (p. 792 chez Clauson). Une autre, attribuée à Gauthiot dans le Traité manichéen de Pelliot et Chavannes, proposant l'iranien spur-xān 'demeure de perfection', semble discréditée.

Le chinois 塔 (chinois moyen thap) est un emprunt indien (cf. pali thūpa), tandis que le tibétain mchod rten (parfois épélé "chörten") est un mot natif, littéralement 'base du culte'.

[15] Intervalle de temps énorme commun dans la tradition indienne. La durée exacte d'un kalpa dépend de la source, et généralement chaque système comporte plusieurs types de kalpas de durées différentes, souvent des millions ou milliers d'années.

Le mot mongol est simplement une transcription du sanskrit. Le tibétain est un emprunt aussi, mais épélé bskal pa avec une racine native (on attribue cette orthographe au traducteur Blo gros dpal (XIVe siècle)). On s'est demandé si une certaine superposition de sens entre le tibétain skal et la racine sanskrite sous-jacente dans kalpa ne pourrait en fait avoir motivé cette orthographe ; dans ce cas on serait face à ce qu'on appelle phono-semantic matching ou (Hagège) « emprunt-calembour  », où l'on construit les sons du mot étranger avec des éléments natifs à la sémantique similaire. C'est le cas de l'islandais uppi 'yuppie' ou tækni 'technologie', et bien-sûr ce qu'on essaie de faire tout le temps en chinois : 雷達 léidá, 'radar' ou 'éclair-atteindre'.

[16] Ou plutôt un seul kalpa, mais à durée maximale : un asaṃkhyeya-kalpa, littéralement 'incalculable', qui, selon la source, dure entre 1047 et, selon le Gaṇḍavyūha, 107×2125 < 101038 années. 107×2125 est beaucoup : si on remplaçait chaque atome de l'univers connu par un univers avec autant d'atomes, puis chaque atome de l'univers ainsi obtenu par un univers de même taille, et on répétait ce processus une centaine de fois, on aurait encore bien moins que 107×2125 atomes (parce que 2100 < 1035, d'où (10100)2100 < 101037 qui est moins qu'un asaṃkhyeya ; l'univers connu contient moins de 10100 atomes). C'est pourtant moins que des chiffres encore plus élevés trouvés dans le Gaṇḍavyūha ; et moins aussi que la « tétration  » ou hyperpuissance 222222 = 62 = 2^^6.

Dans le texte chinois on a 阿僧祇劫 ēsēngqí jié (moyen 'a song gjie kjaep), une transcription du sanscrit. Le tibétain et le mongol traduisent 'sans nombre', ce que réflètent les versions de Schmidt et Parfionovitch.

[17] Un nom problématique. Dans deux passages du récit, le mongol traduit le tibétain gsal thub de deux façons différentes : Gegegen čidaɣči (Гэгээн чадагч) et Takin čidaɣči (Тахин чадагч). Le nom chinois 波塞奇 Bōsèqí (moyen pa sok gje) à l'air d'être une transcription ; mais on ignore de quel mot, ou de quelle langue.

Mair a remarqué que la terminaison -i dans des transcriptions chinoises de noms sanskrits en -a, souvent trouvée dans ce soutra, est caractéristique d'une prononciation centre-asiatique du sanskrit ou des prakrits septentrionaux, et fait penser à une langue telle que le khotanais comme intermédiaire dans la transmission du soutra d'Inde en Chine.

Mair propose 塞奇 < -saka. Le préfixe 波 reste inexpliqué.

Le nom tibétain reste transcrit dans l'allemand de Schmidt (Ssalthub) et le russe de Parfionovitch (Сэльтхуп).

[18] L'un des "Bouddhas du passé", ayant atteint l'illumination dans des ères précédentes à la nôtre. Un et un seul homme devient Bouddha dans chaque ère ; des traditions veulent une succession suite avant et après Gautama, le Bouddha historique, mais on ne donne que les noms de son succésseur immédiat (Maitreya) et ses derniers vingt-sept (dans le Buddhavaṃsa), soit dix (par exemple dans le "Soutra de la guirlande" Avataṃsaka-sūtra) prédécesseurs. Cettes listes son généralement d'accord sur le septième avant Gautama, qui est bien notre Puṣya.

Les trois langues du texte transcrivent le nom sanskrit : le chinois a 弗沙 Fúshā (moyen pjut srae ; on se souvient que sr- chez Baxter désigne une rétroflèxe), le mongol Burs-a, le tibétain Bur-sha (Lhasa) ou Paru-sha (Dergé ; coquille ?).

Quelle que soit l'orthographe, ce qui est curieux dans le nom tibétain est le fait d'utiliser une transcription et non une traduction. L'Avataṃsaka-sūtra, comme on vient de dire, contient une liste de dix Bouddhas passés, mais dans la version tibétaine leurs noms sont traduits.

Schmidt et Parfionovitch transcrivent : Burscha, Пурша.

[19] Les quatre besoins (pariṣkāra) fondamentaux d'un moine, nourriture (ou bol à aumônes), vêtements, logement et rémèdes.

[20] Je transcris (ayaɣ-qa) tegimlig (BJR tagimlig), mais d'autres lectures existent : takimlig (apparemment standard en Mongolie Intérieure) et tekimlig (impliquée par la forme cyrillique тэхимлиг, que j'ai préférée dans la cyrillisation du texte). Il s'agit d'un emprunt de l'ouïghour.

[21] Nasu(n) turqaru (нас(ан) турхар) 'toute sa vie' traduit ici le tibétain rtag-tu 'toujours', comme par exemple dans le Bodhicaryāvatāra 3.20. Ce turqaru est aussi d'origine turquique.

[22] C'est plus clair dans la version chinoise : « Ils venaient à côté du Bouddha, regardaient bien sa figure, et, désirant la peindre, ils arrivaient à peindre correctement une partie, mais oubliaient le reste ; alors ils regardaient à nouveau, et une autre fois ils se mettaient à travailler une autre fois pour oublier un et peindre un.  »

[23] Indra, chef du panthéon védique, dans le bouddhisme préside le ciel Trāyastriṃśa ou 'des trente-trois'.

Le texte chinois ne mentionne pas Śakra explicitement : « parmi les gens des cieux, [Puissant-éclairé, succéssivement réincarné après l'histoire des peintres] était toujours l'empereur.  »

Le nom tibétain brgya byin traduit l'épithète śatakratu, l'honnoré par 'cent sacrifices'.

Le mongol Qormusda vient, via l'ouighour, du sogdien xwrmzt' (Gharib 10754, p. 437), nom d'Ahura Mazda.

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03 janvier 2013

La fierté dans le vestiaire

Les forces patriotiques chinoises se sont faites entendre ces derniers mois. Tolérées, parfois encouragées par la police, des foules téméraires ont agité quelques drapeaux, déchiré, brûlé d'autres ; enjolivé leur lieu de travail d'un étendard, à la devise assez sanguinaire ; saccagé, incendié des magasins, des usines ; récompensé leur ferveur d'un butin chez Rolex, Dior ; brûlé des voitures, la leur parfois, mais surtout celle d'autrui, et, dans la foulée, passé le conducteur à tabac ; battu aussi quelques étrangers, et, pourquoi pas, des compatriotes, pourvu qu'ils soient trop agés pour se défendre et pas assez maoïstes, ou qu'ils travaillent pour un journal ; arrêté de vendre certains livres. Le Taïwan, pays qui, selon Pékin, n'existe même pas, a envoyé des renforts et défié l'ennemi en duel au pistolet à eau, et on a encore vu ses drapeaux, que de toute façon la presse chinoise a préféré de colorier tout en rouge. A Shanghai pourtant on a protégé le consulat ennemi : la dernière fois qu'on a joué aux héros anti-impérialistes, le gouvernement local a dû payer cent mille euros pour le réparer. Et quand on est passé de l'émeute nationaliste à l'attaque au Parti, les autorités se sont lassées de ce vacarme ; et nos héros, dociles, sont rentrés chez eux.

Le problème revient à un accident philologique. Des récits de voyage Ming font mention de certains îlots inhabités que le Japon a annexés vers la fin du XIXe siècle. Ce fait n'a guère soucié les autorités chinoises (la République de Chine en 1920, ainsi que la RPC en 1953, semblaient accepter l'administration japonaise) avant les années 70, quand on a trouvé du gaz aux alentours. C'est un sujet fastidieux ; je refuse d'en barber tout le monde en pérorant sur la guerre qu'on attend, les puanteurs qu'elle servira à masquer, si on la fera aux Japonais ou aux adversaires, plus faciles, de la mer du Sud. On s'occupera plutôt d'un autre différend, moins insipide mais tout aussi bouillant de ferveur patriotique.

Si leur possession d'un archipel désolé a tellement blessé les sentiments du peuple chinois, les Japonais ont aussi récemment suscité l'indignation des patriotes d'ailleurs. On laissera en parler un article paru dans le quotidien Nikkan Sports 日刊スポーツ (ou plutôt ses réincarnations car l'original n'y est plus).

Un nouveau scandale a été divulgué le 2 [du mois courant (février ? 2011)] dans le monde du sumo, agité par l'affaire des yaochô .

Les yaochô 八百長 sont des combats truqués. L'affaire en question a éclaté l'année dernière, mais on savait depuis longtemps qu'ils existaient : des anciens lutteurs l'avaient dénoncé, puis une étude de Duggan et Levitt l'a démontré de façon assez convaincante. Jake Adelstein en avait aussi parlé en 2010, et de la complicité des yakuza.

L'Association Mongole de Lutte Traditionnelle [Монголын үндэсний бөхийн холбоо Mongolyn ündesnii bökhiin kholboo, MÜBKh] a adressé une note de protestation à l'ambassade japonaise en Mongolie, dénonçant une insulte aux Mongols.
Ce qu'on voit comme un problème, c'est la création et distribution, par un réalisateur japonais, d'une vidéo pornographique où les acteurs sont habillés en lutteurs mongols. Dans le grand brouhaha qui s'est développé en Mongolie, on a même annoncé que les lutteurs mongols seraient retirés du sumo professionnel [au Japon, ou quelques-uns des meilleurs lutteurs sont des Mongols].
Le DVD en cause fut commercialisé en janvier 2007 sous le titre Mongori Ragâmen 悶ゴリ裸餓男 par le réalisateur japonais Mec Company. Deux acteurs, habillés en lutteurs mongols, combattent au grand air ; un rapport homosexuel se développe rapidement. Lorsque le film, posté sur le site Youtube [il n'y est plus], est parvenu aux yeux des citoyens mongols, le problème s'est amplifié.

Le titre de la pièce — Rugbymen mongols — est un jeu de mots kaléidoscopique. Ragâmen ou « ruggermen », écrit normalement en katakanas en tant que mot emprunté de l'anglais (ou l'imitant), apparaît ici sous la forme de trois kanji (les deux premiers prononcés en on'yomi, ou sino-japonais, approximatif, le troisième en anglais) et acquiert ainsi le deuxième sens de « hommes nus et affamés », avides. La première syllabe de Mongori est en plus exprimée par le sinogramme 悶 qui y ajoute de l'« angoisse ».

 moh

 , la moitié de 蒙古 Môko 'Mongolie'.

 Calligraphie de Hidai Tenrai 比田井天来 (1872-1939).

Source: Shodô Shuppan 

Il n'est pas clair s'il y a du rugby dans ce long-métrage (NSFW) ; il fait partie en tout cas d'un cycle dont au moins le premier épisode (NSFW) se passe en effet entre rugger-buggers.

On retrouve cette polysémie éblouissante dans d'autres titres du même studio : voici (aucunement SFW) 豪児裸, dont les caractères peuvent évoquer un garçon hardi, et nu ; ou peut-être un prénom ; mais ils donnent, lus en on'yomi, Gôjira, homophone, à la quantité d'une voyelle près, avec le nom du monstre Godzilla — lui-même, à son tour, une chimère de gorira 'gorille', et 鯨 kujira 'baleine'. Autant de niveaux de signification suffisent sans doute à remplir les cent minutes que dure la pièce.

godzilla

La fierté dans le bestiaire.

Le kaijû Godzilla. Le dessin est censé provenir d'un ouvrage du paléontologue Ijiri Shôji 井尻正二 (1913 - 1999).

 

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Combat des kaijû : Godzilla contre Anguirus (アンギラス Angirasu)

dans « Le Retour de Godzilla » (ゴジラの逆襲 Gojira no gyakushû, 1955). Source.

 

anguirus1

Touche pas au consulat.

Plus récemment (Godzilla: Final Wars, 2004) cet Anguirus s'est mis à détruire Shanghai. Source.

L'ôzeki 大関 [deuxième rang plus élevé des lutteurs sumo] Harumafuji 日馬富士 [de son nom mongol Даваанямын Бямбадорж Davaanyamyn Byambadorj, puis devenu yokozuna 横綱 ou lutteur du premier rang], dont l'oncle [paternel, Рэгжийбуу Нямдорж Regjiibuu] Nyamdorj occupe le poste de chef de l'Association Mongole de Lutte, a tiré la sonnette d'alarme : « J'ai entendu cela. J'en ai été très surpris. Les mongols, on ne sait jamais ce qu'ils feront quand ils sont en colère ».

M. Nyamdorj, qui, en tant que chef de l'Association de Lutte, doit être à l'origine de toute cette affaire, maintenant en a de plus sérieuses à s'occuper, étant sous le coup d'une enquête sur des pots-de-vin.

Sur le site web mongol shuud.mn on a publié des propos tels que « La lutte mongole, c'est l'une des fiertés des Mongols. Après la révélation de l'affaire des combats truqués, les Japonais, pour dévier l'attention de tout le monde, ont décidé de nous humilier. S'il le faut, convainquons les lutteurs de sumo mongols au Japon de retourner au pays ! ».

Voici alors une des premières réactions (décembre 2010) dans les médias mongols :

Une chère connaissance nous a appelé et mentionné un site sur lequel « des gays japonais insultent le zodog зодог [veste ou maillot de lutteur découvrant la poitrine et les épaules] et le shuudag шуудаг1 [caleçon] de la lutte traditionnelle, notre chapeau [le bonnet du lien précédent], notre deel дээл [manteau traditionnel] et notre ceinturon. »
Après aller sur le site www.xvideos.com mentionné, on voit qu'en effet on y avait mis une vidéo [le lien est décédé] où quatre jeunes japonais, portant le maillot et le caleçon de la lutte mongole, le bonnet de lutteur2 ainsi que des deel et ceinturons mongols, s'occupent de « leur tâche. » Le titre expliquait qu'il s'agissait d'un documentaire nommé « Les lesbiennes, gays, transgenres et bisexuels mongols parlent » [peut-être une confusion avec cette vidéo, qui n'a rien à avoir avec le film porno nippon].
Mais en réalité il ne s'agit pas de gays mongols. Ce n'est que de jeunes japonais qui, avec une «  création » de la sorte, ont porté atteinte à l'honneur des Mongols, à notre ethnie [үндэстнийг] mongole. [Puis on insiste sur cette idée à plusieurs reprises qu'on omettra.]

Ainsi parlaient les modérés. Sinon, vous trouviez des choses comme ça :

C'est dans l'histoire : au temps de Khubilaï Khan, pour la première fois dans l'histoire, on a envoyé une flotte de trois mille vaisseaux vers le soleil levant [le chiffre est arbitraire ; il parle en tout cas du 元寇 genkô, les invasions mongoles du Japon, toutes échouées]. Le pays qui a facilement écrasé les samouraïs, lors de la bataille de la rivière Khalkh, c'est nous [ou plutôt les russes sous les ordres du maréchal Joukov, qui ont apporté 500 chars, 400 véhicules blindés et 500 avions].

danwon2

Ils sont aussi allés en Corée.

Danwon 檀園 (Kim Hongdo 金弘道 1745 - ?), « Mongol monté sur un chameau » 낙타를 탄 몽고인.

Source : blog de Park Yeongjae 朴英才

C'est nous le peuple qui effraie toujours ce minuscule pays insulaire, depuis le temps de leurs ancêtres. [...] Mais des hommes de cette île, lâches, chétifs, portant le maillot, le caleçon, le manteau traditionnel de nos puissants lutteurs, se livrent à des actes sexuels indécents, et ainsi salissent le nom de la Mongolie devant le monde entier.

Et encore d'invectives contre ce peuple de « mangeurs de riz », que l'auteur pourtant ne nomme jamais.

D'autres commentateurs ont laissé entendre des propos encore moins mesurés. Tels ceux du blogueur « Adolf » sur Миний тэмцэл Minii temtsel « Mon Combat » meinkampf.blog.gogo.mn, dont la traduction on vous épargnera. Il s'agit d'un blog ayant pour but la « purification ethnique » de la Mongolie ; les impuretés : « Chinois, métis, Kazakhs, homos, lesbiennes et transsexuels ». Le Führer, dont l'éfigie adorne le blog, y aurait peut-être ajouté les Mongols eux-mêmes ; mais cette contradiction ne semble pas encombrer les très sonores, bien que peu nombreux, néo-nazis mongols. En voici ceux censés être les plus actifs, l'« ONG patriotique Tsagaan khas Цагаан хас » — le Svastika blanc ou, malveillamment traduit, l'entrejambe blanche.

Voici un extrait de la réponse du réalisateur japonais (depuis la version mongole) :

[Le film] ne contient aucune intention d'insulter les lutteurs mongols. On n'y a utilisé les maillots et caleçons de lutte mongole que comme contenu érotique ; on l'a commercialisé [seulement] dans le marché gay asiatique.
Dans le cinéma porno japonais il y a également de très nombreux films pour adultes où on se déguise en samouraï, yakuza, en habit de sumo ou en fundoshi ; et pas un Japonais n'en a vu une insulte aux lutteurs de sumo ou aux samouraïs. Si le film est perçu comme une tache dans les relations entre les deux pays, nous sommes prêts à l'effacer des sites web [où on l'a publié].

L'Association n'en a pas été satisfaite et a promis vaguement de riposter.

böke

« Wrestlers, central Mongolia, 1997 » par Builder Levy. Source.

Cet affront presque oublié, les médias mongols, toujours vigilants de la dignité de leurs lutteurs, ont découvert un autre. Le zodog découvre la poitrine du lutteur, selon la tradition, afin qu'une femme ne puisse se faire passer par homme et participer des combats ; interdiction nécessaire car une fois une lutteuse l'a fait, et écrasé facilement tous les hommes. Le dessin « Mongolian booty » semble évoquer cette légende ; les patriotes en sont aussi outrés qu'on pouvait l'attendre, mais au moins ils ne brûlent pas des véhicules.

Et ainsi, d'affront en affront, les jours s'en vont, et les patriotes de partout, fiers de leurs îlots et leurs caleçons de savate, s'engueulent infatigablement.

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Photogramme du « Retour de Godzilla ».

Notes

[1] Le nom du caleçon de lutteur шуудаг shuudag s'écrit šudag en alphabet mongol traditionnel (toujours utilisé en Mongolie Intérieure, en Mongolie Extérieure remplacé depuis les années 40 par un alphabet cyrillique), orthographe qu'il partage avec un mot, écrit шудаг shudag en cyrillique et donc ne différant que dans la quantité d'une voyelle, qui désigne l'acore  ou jonc odorant (Acorus calamus), plante ressemblant un roseau et utilisée en médecine mongole depuis longtemps. Les mongols ont emprunté ce nom, et vraisemblablemant aussi l'usage médicinal de la plante, au Tibet ; ce ཤུ་དག་ shu-dag est réputé, par exemple, « restaurer la chaleur digestive » et « traiter les désordres du vent, spécialement l'amnésie ». Dans le célèbre glossaire de plantes médicinales tibétaines de Mia Molvray, on trouve que le nom shu-dag a aussi désigné, outre l'acore, l'angélique (Angelica archangelica) et encore le trèfle d'eau (Menyanthes trifoliata).

Parmi les sources pour l'identification du shu-dag avec l'acore on compte avant tout le Mdzes mtshar mig rgyan‏ མཛེས་ཚར་མིག་རྒྱན་ ou « Beau ornement des yeux », précis de materia medica du XIXe siècle écrit en tibétain par le savant mongol ʼJam-dpal-rdo-rje འཇམ་དཔལ་རྡོ་རྗེ་ (Жамбалдорж Jambaldorj en orthographe mongole cyrillique). On y dit de l'acore que « ses racines sont très puantes, au goût brûlant, grosses, de couleur noire ; leur aspect extérieur rappelle les jointures des doigts d'une personne agée, et, dit-on, si par chaque mtshon [unité de longueur] il y a neuf plis, il est bon comme amulette ».

shudag

Illustration du Mdzes mtshar mig rgyan. Source : édition russe de Zhabon.

De toute façon le mongol shudag reste un tibétanisme ; le nom commun de la plante est эгэл годил өвс egel godil övs. Ce mot godil n'est pas non plus sans intérêt : c'est, je crois, le ɣodoli de l'écriture traditionnelle, et veut dire aussi « bras d'une balance » et « flèche à la pointe (émoussée) en corne ou bois » (en chinois 骲箭 bàojiàn).

Emprunté en coréen moyen, ce mot mongol est devenu 고도리 godori : le glossaire sino-coréen Hunmong jahoe 訓蒙字會 de 1527 le donne comme traduction du chinois 骲 bào (flèche émoussée). Le reflet en coréen moderne en est 고두리 goduri.

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Külüg mori (хүлэг морь khüleg mori) 'étalon'.

Calligraphie de Ganzorig. Source.

[2] Ce chapeau ou bonnet de lutteur s'appelle en mongol жанжин малгай janjin malgai, littéralement « chapeau de général ». Le mot janjin ( ǰangǰun en mongol traditionnel) est un emprunt du chinois 將軍 jiāngjūn 'général' ; le terme chinois pour le chapeau de lutte mongole est bien 將軍帽 jiāngjūn mào. « Chapeau de général », en l'occurrence, désigne aussi, selon la source, soit les 鮑魚 bàoyǔ, ormeaux ou oreilles de mer (Haliotis sp.), soit une espèce d'ormeau (le 九孔 jiǔkǒng (Haliotis diversicolor), soit encore un « faux ormeau » moins cher que le vrai. On conclut ce précis de malacologie militaire avec une mention du magnifiquement nommé Conus generalis L., de son nom chinois 將軍芋螺 jiāngjūn yùluó. Est-ce une mauvaise traduction de l'adjectif 'général' ?

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26 août 2012

Orographie mammaire

Dans son exposé sur l'influence de la forme du sein maternel sur l'inventaire phonétique des langues du monde, qui a suscité le dernier billet chez nous, le médecin et héros révolutionnaire Chen Yucang appelle le sein 乳峰 rufeng. Ce mot n'est pas le plus usuel en chinois contemporain ; on le traduirait littéralement « mont mammaire » et il m'a amené à la découverte d'un véritable prodige de la nature : le Shuangrufeng 双乳峰, paire de montagnes en forme de mamelle.

 

shuangrufeng

Source. Des photos ailleurs.

Cette merveille se trouve au Guizhou où elle domine un parc touristique du même nom. On dit que, selon le flanc qu'on observe, une étape différente de la gloire, ou le déclin, de la poitrine de la femme se révèle. D'un certain angle, on croirait voir

les seins d'une vieille dame de soixante ans, la poitrine relâchée déjà. On n'a plus la sensation d'une hauteur vertigineuse ; les mamelons ne pointent plus, fermes, vers le ciel : ils présentent l'allure digne et calme de celle qui a beaucoup vécu.


C'est peut-être pourquoi on recommande l'endroit pour célébrer la fête des mères. En effet, les Bouyei 布依 autochtones adorent cette formation :

Lors de chaque jour de fête, ils viennent ici faire des offrandes, chanter et danser ; avec la plus grande abondance de mets exquis et les danses et chansons les plus joyeuses, ils remercient la Mère Nature des dons qu'elle accorde, désintéressée, aux hommes, pour ainsi mieux exprimer leur révérence envers cette figure maternelle qui symbolise l'attention et le dévouement.
Et les jours ordinaires aussi, des habitants de la région et des hommes et femmes pieux des districts [县 xian] des alentours, ainsi que des touristes, viennent souvent auprès des Deux Seins de la Sainte Mère brûler, pleins de dévotion, de l'encens, et se prosternent devant elle pour lui demander des enfants, des richesses et de la paix. On dit même que certains touristes étrangers qu'y sont venus, émus jusqu'aux larmes par la Sainte Mère Nature devant eux, se sont agenouillés et prosternés pour l'adorer.


Malgré les éloges dispensés à ces majestueuses mamelles en pierre, elles ne sont pas les seules à les mériter. Il existe bien d'autres montagnes-sein et la Chine à elle-seule en compte encore neuf paires du moins :

 

tianzhushan

Les monts-mamelle à Tianzhushan, Anhui de cette source.


On trouve dans leur nombre les tumulus jumeaux du mausolée de Wu Zetian 武則天, comme il convient à la mémoire de la seule impératrice régnante de la Chine (en tant que souveraine et pas comme régente ou conjointe d'un empereur).

 

wu_zetian

Source

 

Mais c'est à une formation mammaire encore plus prodigieuse de devenir le sujet principal de ce post : les Wurufeng 五乳峰 ou Cinq pics-mamelle. Non pas ceux ci-bas,

 

lushan

Les cinq seins en pierre de Lushan d'après cette source.

 

à Lushan (Jiangxi), au pieds desquels il a existé un temple homonyme 五乳寺 Wuru si associé au moine Hanshan Deqing 憨山德清. En voici des ruines.

La quintuple protubérance mammaire du terrain la plus célèbre est sans doute celle qui fait partie du Mont Song 嵩山 au Henan, malgré un aspect moins imposant.

 

Le phénomène qu'on voudrait nommer pentamastie n'est inconnu ni de la nature, ni de l'art. Dans un « Mémoire sur les femmes multimammes », paru en 1838 dans les Annales d'oculistique et gynécologie, un dénommé Martin le jeune en rapporte un cas :

 

celui d'une femme Valaque, qui se trouva parmi les nombreux prisonniers faits aux Autrichiens par l'armée française en l'an VIII (1799) ; des cinq mamelles, quatre étaient très saillantes et pleines de lait, et chacune se terminait par un mamelon très-gros, très-allongé et entouré d'une auréole très-noire. [...] Ce qui achevait de rendre l'aspect de cette femme vraiment extraordinaire, c'est qu'elle était en outre affectée d'un exomphale [c'est à dire une hernie ombilicale] qui au premier aspect simulait assez bien une sixième mamelle. Cette pauvre malheureuse ne tarda pas à périr de froid et de misère, et M. Goiré [une coquille - il s'agit du médecin militaire Gorré] conçut le désir bien naturel de completter l'histoire de cette anomalie curieuse, par des recherches anatomiques sur la disposition des vaisseaux et des nerfs de la partie antérieure du thorax.

 

Voici le récit original de Percy en 1805, où on apprend que l'évènement s'est passé à Kremsmünster et que tout a été essayé pour sauver cette dame, y compris l'alcool et l'enterrement dans de la bouse :

 

Elle mourut le lendemain dans la matinée, sans qu'on eût pu la réchauffer, ni par le vin et les cordiaux qu'on lui fit prendre, ni par le fumier brûlant dans lequel M. Gorré, sachant mettre tout à profit en campagne, s'était avisé de la faire, pour ainsi dire, enterrer.


Le baron Percy décrit dans le même journal (de médecine, chirurgie, pharmacie) le célèbre polyphage Tarare, capable de manger un panier de pommes en quelques minutes, et, en un jour, un quartier de bœuf pesant autant qui lui-même.

 

Quant à l'art, le même Martin le fils dit plus bas :


dans la série de tableaux allégoriques dans lesquels Rubens a retracé les principaux évènemens de la vie de Marie de Médicis, il en est un dans le quel cette reine est représentée sur un char que suivent différentes figures emblématiques au nombre desquelles se trouve une femme à cinq mamelles. Cette figure, désagréable à la vue, et presque hideuse, ne rend point l'idée du célèbre peintre d'Anvers, et à mes yeux elle est une tache à son tableau.

Or on trouve de seins en grand nombre dans la série, mais pas de surnuméraires apparemment. Par contre dans La nature ornant les Trois Grâces, de Rubens et Brueghel l'ancien, on a bien une figure laissant voir quatre seins, sans compter un nombre non précisé sous les vêtements.

 

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Source : Wikipédia.

 

Voici cinq mamelles exactement, dans une gravure très-allégorique, possiblement de Francis Barlow, illustrant une Gentleman's Recreation de Richard Blome, publiée à Londres en 1686.

 

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Source : British Museum

 

La récréation illustrée est ici la Peinture ; le livre s'occupe également de la chasse, la pêche, le combat de coqs, les arts et les sciences.

 

L'activiste des valeurs religieuses et la décence dans les médias Mary Whitehouse a été aussi représentée en forme quintimamme par l'Anglais James Lawrence Isherwood.

 

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J. L. Isherwood, Mary Whitehouse with Five Breasts. Source : Art by Isherwood.

 

Passons alors aux Cinq Pics-mamelle de Songshan. Cette pierreuse poitrine doit sa renommée à l'ascète Bodhidharma (appelé en chinois 菩提达摩 Putidamo ou tout simplement 達摩 Damo, écrit parfois 達磨, prononcé Daruma en japonais), fondateur du bouddhisme Chan 禪 (Zen en japonais).

 

Ce moine, né peut-être en Inde, est arrivé en Chine pendant la période des Dynasties du Nord et du Sud. Le moment exact de son arrivée varie selon la source : c'était pendant les Liu Song 劉宋, (420-479) selon la Continuation du recueil de biographies de moines éminents (續高僧傳 Xu gaoseng zhuan Taishô 2060), du VIIe siècle ; tandis que des textes plus tardifs comme l'Anthologie de la salle des patriarches (祖堂集 Zutangji K 1503) veulent qu'il ne soit venu que pendant les Liang ( 502-557), où il aurait même rencontré l'empereur Wu (梁武帝 r. 502-549).

 

Ils ne se sont pas bien entendus. L'empereur était bien un bouddhiste très pieux qui construisait des temples partout et quittait le trône de temps en temps pour vivre en moine ; mais Bodhidharma répondit énigmatiquement à ses questions et le souverain le laissa vite partir vers les domaines de la dynastie Wei du Nord (北魏 386-534) établie par le peuple turc Tuoba 拓跋.



Mais pour quitter la capitale Liang de Jiankang 建康 (près de l'actuelle Nankin), Bodhidharma devait traverser le Yangtsé ; le premier pont de Nankin, avec ses colonnes monumentales, ne serait inauguré qu'en 1968,

 

pont

南京长江大桥

 

ce qui a poussé le moine à franchir ce vaste cours d'eau en navigant sur une simple branche de roseau.

 

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Kim Myeong-guk, 達摩圖 달마도 Bodhidharma (source)

 


Ci-dessus, la traversée vue par le peintre coréen Kim Myeong-guk 金明國 (n. 1600), surnommé le 畵佛 화불 Bouddha de la peinture, le 醉翁 취옹 vieillard ivre ou encore le  蓮潭 연담 étang de lotus

 

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Kim Myeong-guk, 達磨折蘆渡江圖 달마절로도강도 Bodhidharma coupe un roseau et traverse le Yangtsé (source)

 


On commémore cet exploit du transport fluvial sous le nom 一葦渡江 yi wei du jiang « traverser le Fleuve sur un roseau » ; l'histoire est très connue, mais elle n'apparaît pas dans les sources plus anciennes. Dans un article paru en 2000 dans le Zhonghua foxue xuebao, Cao Shibang 曹仕邦 en attribue la première mention au moine Yuanwu Keqin 圜悟克勤 (1063–1135), mais dans la forme 折蘆渡江 zhe wei du jiang  « couper un roseau (ou des roseaux) et traverser le Fleuve », formule que n'implique pas qu'il se soit agi d'un seul rameau. Selon Cao, avec le temps on aurait confondu cette phrase et une plus ancienne : d'après les Chroniques des trois royaumes (Wu shu 20), le dernier souverain de Wu, Sun Hao 孫皓 (242–284) s'est fait avertir que, si on ne renforçait pas les défenses sur le fleuve, les ennemis du Nord (la dynastie Jin 晉) « pourraient traverser le fleuve sur une branche de roseau » 一葦可航 yi wei ke hang. Cao remarque que l'expression serait très appropriée à l'époque où l'histoire sur Bodhidharma commençait à circuler : les Song du Sud étaient également menacés par des ennemis outre-Yangtsé (les Jurchen de la dynastie Jin 金) et le locus classicus était peut-être écouté souvent dans les discussions politiques du moment. Il était bien sûr connu des intellectuels de l'époque, d'autant plus que la métaphore se trouve déjà dans le Classique des vers (« Qui dira que le Fleuve-Jaune est large ? Je le traverserais sur un roseau (ou sur une botte de roseaux) » Shi jing 61 trad. Couvreur). L'idée est tentante, même si Cao ne donne pas d'attestations contemporaines de cette image appliquée à la tension avec l'empire Jurchen.


Quel qu'il ait été son moyen de transport, Bodhidharma est arrivé au temple Shaolin au mont Song et a alors décidé d'y chercher un rocher pour méditer assis devant un mur. Le lieu qu'il a choisi se trouve justement au pied des Cinq Pics-mamelle. Il est resté dans cette position pendant neuf ans et par conséquience on parle de cet évènement comme les neuf-ans-face-au-mur 九年面壁 jiu nian mianbi.

 

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Kim Hong-do 金弘道 surnommé Dan-won 檀園 (1745 - 1806?), 九年面壁坐禪 구년면벽좌선 Neuf ans de méditation assis devant le mur (source)

 

En acceptant un disciple (Huike 慧可, qui a dû se couper un bras pour être admis), Bodhidharma est devenu le fondateur d'une lignée, plus tard ramifiée, dans laquelle se revendiquent toutes les sectes Chan.

 

Au Japon, il donne son nom à un jeu du genre « un, deux, trois, soleil » ; à des ekiben, soit des bentô ou lunch-box à manger dans le train, dont la boîte représente le visage du maître ;

 

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Daruma bentô だるま弁当 de Takasaki Bentô. Source : 8tokio.com

 

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Le Fukko Daruma bentô 復古だるま弁当 en porcelaine, une édition limitée de 2006 (les coffrets sont en plastique depuis 1978). Source : ekibento.jp

 

et à deux jouets au moins : le daruma otoshi だるま落とし, un jeu d'addresse, et les figurines à vœux Daruma, espèce de culbutos à l'effigie du patriarche. Le culbuto japonais s'appelle d'ailleurs petit prêtre bouddhiste qui se redresse (起き上がり小法師 okiagari kobôshi) ; par contre en chinois culbuto se dit tout simplement 不倒翁 budaoweng ou « vieillard qui ne tombe pas », ce qui n'a rien à avoir avec Bodhidharma. On a donné parfois ce sobriquet à Zhou Enlai, qui, habile à s'adapter aux sautes d'humeur du Timonier, savait tomber toujours debout.

 

L'histoire de l'arrivée de Bodhidharma en Chine figure dans les textes Chan du canon bouddhiste déjà depuis l'époque Tang, mais le nom Wurufeng des Mamelles est plus difficile à trouver. Il n'est pas utilisé dans les biographies classiques de Bodhidharma. La première mention que j'ai trouvée est dans un recueil de voyage du géographe Ming Xu Xiake 徐霞客 (1587 – 1641), le Journal du voyage au Mont Song 遊嵩山日記 You Songshan riji.


Dans le canon bouddhiste, on fait allusion aux Wurufeng parfois dans des textes Qing comme le 續指月錄 Xu zhiyue lu  XZJ 1579 ou Continuation du recueil de montrer la lune du doigt (regarde-t-on la lune ou le doigt qui la montre ?) compilé par Nie Xian 聶先 en 1679. On y trouve ce récit de l'illumination de Fangnian 方念 (? -  1594), maître Chan de l'école Caodong (曹洞, jap. Sôtô) associé au temple Dajue 大覺寺 à Pékin.

Un jour, le maître [Fangnian] est allé devant les Cinq Pics-mamelle. Il admira [隨喜 suixi, pali anumodanâ, le « partage des mérites »] le lieu où le premier patriarche Bodhidharma passa neuf années devant le mur. Il comprit alors soudainement le grand dharma. Il alla ensuite chercher l'abbé Changrun [Huanxiu Changrun 幻休常潤] et récita :


Devant les Cinq Pics-mamelon
une bonne nouvelle :
des pierres petites et grandes
reposent sur le sol, l'une à côté de l'autre.


Changrun certifia son illumination immédiatement.

 

Atteindre l'illumination veut dire retrouver dans soi la nature de bouddha, présente, selon le Chan, dans tous les êtres. Puisqu'il s'agit d'un enseignement non exprimable en mots, une transmission parallèle aux textes, cette illumination doit survenir auprès d'un maître qui l'ait à son tour reçue d'un autre, dans une lignée remontant au Bouddha lui-même et contenant Bodhidharma en tant que premier patriarche Chan en Chine. À l'époque Song, cette transmission était devenue déjà très institutionalisée : pour être nommé (par l'État) abbé d'un monastère, il fallait avoir atteint son illumination auprès d'un maître reconnu, qui devait l'avoir attestée par écrit. Les récits des illuminations, souvent faisant mention explicite de l'émission des documents les certifiant, occupent une partie importante des textes Chan, qui servaient alors à confirmer publiquement les qualifications des clercs. Puisqu'il s'agirait de la transmission d'une connaissance qui ne se laisse pas exprimer en mots, ces récits sont souvent plutôt obscurs et ils pouvaient à son tour servir de base à la méditation dans les générations suivantes.

 

Quelques autres textes Qing font mention des Pics, par exemple le Zongtong biannian 宗統編年 XZJ 1600 et le Zhanran Yuancheng chanshi yülü 湛然圓澄禪師語錄 XZJ 1444.


Le monastère Shaolin est devenu très célèbre grâce aux très acrobatiques arts martiaux qui y ont été développés, surtout après le succès mondial du film hongkongais The Shaolin Temple avec Jet Li.

 

JetLiTheShaolinTemple

Le redoutable doigt d'honneur Shaolin. Source : Wikipédia

 

Si la tradition fait remonter les origines de cette discipline à Bodhidharma lui-même, et elle est attestée déjà au XVIe siècle, quand Jet Li est arrivé en 1979 le temple était très délabré et il n'y a trouvé que trois moines : l'abbé, le gardien d'entrée et un gardien-cuisinier.


Mais suite à sa résurrection dans les écrans, la bonzerie prospère de nouveau. Des troupes de moines-acrobates parcourent les studios de télévision et le temple est devenu assez rentable pour justifier une tentative (échouée) de l'introduire en bourse (comme dans le cas d'autres lieux sacrés).

 

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Moine volant. Source : Wikipédia


Aux yeux d'un néophyte, ces disciplines semblent plus proches de la danse que du combat, mais à leur origine se trouvait le besoin réel de protéger, sans armes ou presque, le monastère des diverses armées et bandits de toutes sortes dont abonde l'histoire tumultueuse de cette contrée. Ainsi ont-ils créé des techniques de résistance physique dont sans doute la plus méritoire est celle « de l'entrejambe de fer » 铁裆功 tiedanggong. En voici une démonstration :

tiedanggong

Des relations harmonieuses entre clergé et militaires (source)

 

et des vidéos.

 

Ces talents ont pourtant manqué au moment de s'en servir : pendant la Révolution Culturelle, des lycéens dérangés ont détruit le monastère, fouetté les moines-guerriers et en chassé la plupart vers les bois des alentours.

 

Profitant des avances de la physique des ondes et leur application technologique, la société Hechongtian 鹤冲天 (« la grue monte vers le ciel », un cipai ou patron de versification Song), de Jinan, a créé un dispositif qui permet de durcir le bas-ventre plus aisément que chez les moines-bateleurs, bien sûr à d'autres fins. L'engin s'appelle « Prince de l'entrejambe de fer » 铁裆公 tiedanggong, un habile jeu de mots que rend la marque homophone au nom de la technique ferrificatrice génitale Shaolin.

Voici la description du fournisseur (c'est moi qui met en gras).

 

Le dispositif tonifiant « rénal » [terme de médecine chinoise qu'on comprendra tout de suite] « Prince de l'entrejambe de fer » et le dispositif de bien-être conjugal  « Bonheur, ha ha » [乐哈哈 Le ha ha] sont des produits de la série « Le ministre/docteur Bonheur » [乐大夫 Le Dafu/daifu]. L'appareil tonifiant rénal « Prince de l'entrejambe de fer » est un dispositif stimulant la sexualité masculine. La différence avec l'aphrodisiaque Viagra [du sanscrit vyâghra 'tigre', 伟哥 weige ou « grand frère » de son nom chinois] est que l'appareil « Prince de l'entrejambe de fer » est sans danger et efficace, n'occasionnant pas d'effets indésirables. En combinant la technique Shaolin de l'entrejambe de fer, dont le but est une bonne condition physique, la technique taoïste de se couvrir les « reins » [du creux de la main, 兜肾功 dou shen gong, une autre méthode de ferrification de l'entrecuisse], qui met l'accent sur la santé dans les relations maritales, et la technique du rajeunissement [lit. du retour au printemps] de la virilité [壮阳回春功 zhuangyang huichun gong] visant à l'accroissement de la puissance sexuelle, le « Prince de l'entrejambe de fer » utilise des fonctionnalités de résonance magnétique et infrarouge lointain et des méthodes de massage de simulation tels que la vibration sur des points d'acupuncture pour faire bouger les reins externes [terme de médecine chinoise pour les testicules]. On atteint ainsi les objectifs de la tonification rénale et la fortification de la virilité, le rajeunissement et l'enveloppement des reins et l'augmentation de l'énergie lors des relations maritales. Au moyen d'un miniordinateur digital télécommandé permettant de choisir entre différentes intensités, l'appareil de gymnastique génitale masculine « Prince de l'entrejambe de fer » arrive à simplifier une technique martiale fort compliquée à l'origine et, en quantifiant le mouvement de résonance magnétique, il applique un massage sur les organes génitaux masculins : testicules, périnée et pénis. Grâce à la simplicité de son fonctionnement et son confort d'utilisation, le  l'appareil de gymnastique génitale masculine « Prince de l'entrejambe de fer » est devenu un outil indispensable pour la santé de l'homme moderne.

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L'appareil (source)

 

On peut en devenir l'heureux propriétaire moyennant 598 yuans soit 75 euros environ.

Édité le 27 août.

 

 

finis

 

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23 mars 2012

Tétons et phonétique

Trouvé dans un livre de vulgarisation médicale de 1937 :


Il y a une relation réciproque entre la forme de la bouche et celle des seins de la mère. Chez les femmes de race noire, au lieu de tétons pointus faisant saillie sur le sein, c'est le sein entier qui a la forme d'un téton rattaché à la poitrine ; donc l'enfant qui veut téter doit prendre tout ce téton, et doit posséder par conséquent une grande bouche entourée de grosses lèvres. Les seins des femmes européennes se projettent en avant, se terminant par une sorte de pointe arrondie et étroite, faite pour être prise par la bouche de l'enfant ; cette race produit ainsi des gens aux lèvres fines. Quant à l'extrême minceur des lèvres des Japonaises, il s'agit dans ce cas apparemment d'une adaptation à la coutume de parler doucement et à une alimentation très légère. Avec des recherches plus approfondies, correspondant à forme de la bouche et les lèvres, on découvrira dans les langues de la race noire une abondance de consonnes et sons éclatants ; parmi les Européens, un équilibre entre voyelles et consonnes, et, parmi les Asiatiques, une emphase sur les voyelles, les consonnes étant éparses, précisément dans une adaptation réciproque avec la petitesse de la bouche. On reconnaîtra donc non seulement que la forme du sein maternel a une très grande influence sur le parler des peuples, mais aussi que la prononciation de chacun a une influence sur l'ensemble de sa vie.

 

seins

乳的形態與口的大小關係 "Relation entre la forme du sein et la taille de la bouche"


L'extrait provient de 人體的研究 ("Recherches sur le corps humain" ; Shanghai, Zhengzhong shuju) de Chen Yucang 陳雨蒼, médecin né au Hubei en 1889. Après des études de médecine dans une école militaire dans sa province natale, puis à l'Université Impériale de Tokyo,  il occupe plusieurs fonctions à Pékin et Wuchang, où il fonde une école de médecine ; à Shanghai il devient fonctionnaire à l'Université Tongji. Associé à l'aile gauche du Kuomintang, il rejoint le Parti Communiste en 1927. En 1943, au plus fort du "mouvement de rectification", Zhou Enlai le nomme secrétaire honoraire du conseil judiciaire du gouvernement de Yan'an. Outre cette théorie phonético-mammaire, on lui doit des exposés sur le poids du cerveau chez chaque race et sur la théorie de la récapitulation.



chen yucang

陳雨蒼 Chen Yucang 1889 - 1947


J'ai découvert les idées de ce héros révolutionnaire dans Sex, Culture and Modernity in China de Frank Dikötter (Hong Kong UP, 1995) ; les illustrations n'en proviennent pas.

Sans aborder le côté anatomique de ces spéculations, on remarque que d'un point de vue linguistique c'est du quatsch : il suffit de considérer en Europe le finnois et son abondance de syllabes ouvertes, ou en Asie des langues apparentées au chinois, comme le rGyalgong, dont le dialecte Japhug, parlé à quelques 600 km du village natal de Chen, a des groupes de trois consonnes, ou le tibétain ancien où on trouve des groupes de quatre.
D'autre part, le swahili et d'autres langues bantoues n'admettent pas de groupes de consonnes sauf, et rarement, dans des emprunts. Le mot monosyllabique anglais spoon devient スプーン supun en japonais, mais une étude observe qu'il est prononcé supune, en trois syllabes, par des écoliers de langue kinyarwanda. Au Caucase on a les plus de 70 consonnes de l'oubykh, langue étudiée notamment par Dumézil, et des mots géorgiens tels que ფრცქვნა prckvna 'peler' (cité souvent mais apparemment pas très utilisé).

En fait la langue du nouveau-né occupe la plupart de l'espace dans la cavité buccale, ce qui ne le permet pas d'articuler que des consonnes simples isolées. Chez l'homme adulte, la langue s'abaisse et acquiert plus de liberté de mouvement. Chez le chimpanzé et l'homme de Néanderthal, la langue reste "non rétractée", ce qui, selon un travail de 1972, limiterait très fortement l'ensemble des sons disponibles à ces hominidés. Par ailleurs, le babillement ne commence à refléter la langue de l'environnement qu'après le sixième mois : avant cela, tous les nourrissons parlent la même langue, au Hubei ou au Rwanda.

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Cavité buccale du nourrisson et de l'adulte (Wikipédia)

On devrait maintenant passer à l'anatomie mammaire, mais les illustrations risqueraient d'offenser et de toute façon c'est un peu tirer sur l'ambulance.

On s'éloigne du sujet, mais il serait dommage de ne pas partager cette belle représentation de l'appareil digestif

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La digestion


qui rappelle Cloaca, la machine digératrice de l'artiste flamand résidant en Chine Wim Delvoye.

Le docteur Chen aurait-il expliqué ce mécanisme au Grand Timonier, pendant ces soirées rectifiées de Yan'an ? La digestion de Mao, surtout dans ses dernières étapes, a longtemps été une affaire d'état et ce blog s'en est déjà occupé.

Edité le 30 mars.

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20 juin 2011

Les lavements du Grand Timonier

Mao, constipé chronique, était un laveur assidu de ses entrailles. Dans le site web d'un musée qui lui est consacré dans sa ville natale de Shaoshan, au Hunan, on trouve une pièce qui explore ce sujet.

On y trouve une conversation du Timonier avec Wang Hebin (son médecin de 1949 à 1953, à ne pas confondre avec son successeur au poste, Li Zhisui, plus fameux mais pas mentionné dans notre article).


—  Docteur Wang, j'avais oublié de vous le dire, ça fait quelques jours que je ne suis pas allé à la selle. Est-ce qu'il y a peut-être un remède ?

Après méditer un peu, Wang ne put que répondre :

— Le meilleur, c'est le lavage de l'intestin.
— D'accord, si demain Monsieur Caca n'est pas encore descendu, on lavera ! — fit Mao Zedong avec un soupir.

Le lavement est devenu une routine, pratiquée au Timonier deux ou trois fois par semaine. L'article dit plus bas :


Une fois fini chaque lavement, ses assistants l'exhortaient à aller se coucher et se retenir patiemment quelque temps. Dans ces occasions, Mao Zedong était d'habitude très sage et coopératif. Un peu plus tard, l'intestin de Mao cédait, et toute sa personne se détendait considérablement. Pour qu'il puisse se soulager plus confortablement après chaque lavement, le personnel conçut une sorte de bassin pour les selles. Mao leur ordonnait souvent d'aller jeter ses excréments dans le jardin ou le potager. Dans une occasion, un assistent est venu signaler que les excrétions étaient déjà enterrées dans une fosse dans le jardin. Après écouter cela, Mao dit, plein d'esprit :

- Après mon décès, vous y planterez donc un panneau qui dira « ci gisent les déjections de Mao Zedong. »

Jusqu'à nos jours, on n'a pas planté de panneau, mais cette fosse à lisier existe toujours.


La pièce se conclut sur un ton fort émouvant.


Vers la fin de ses jours, Mao Zedong, souffrant d'incontinence urinaire et fécale, salissait chaque jour plusieurs serviettes. A cette époque, il conservait toujours une clarté d'esprit totale. Un jour, il dit à ses assistants :

— Les chiffons souillés c'est à vous de les laver, on ne peut pas les faire laver dehors.

Il craignait de déranger les laveurs de la ville. Ses assistants ne purent donc que les laver eux-mêmes, faisant un premier nettoyage dans les toilettes avant de pouvoir les mener dehors pour les désinfecter.

Toute sa vie, Mao Zedong a préféré de supporter des privations à les infliger à autrui. Dans le travail c'était ainsi ; dans la vie quotidienne il n'en était pas différemment. Tel était le caractère de Mao Zedong, telle sa conduite.


Le Timonier refusait d'humilier les laveuses de la ville en les forçant à s'occuper de ses langes immondes ; il lui seyait mieux de les faire nettoyer par les employés de sa résidence officielle.

J'ai déjà écrit sur le lavements dans la politique chinoise. Sur le culte de Mao à Shaoshan voyez aussi cet article.

La poire à lavements de Mao Zedong, selon l'article, se préserve encore, et son état de conservation est excellent.

Je n'ai pas pu trouver pourtant des images de ce précieux objet. En compensation je vous invite à connaître le monument au lavement située dans une station thermale à Zheleznovodsk, dans le Caucase russe.

 

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Photo prise de ce blog


Un article sur Komsomolskaya Pravda contenant un enregistrement de l'inauguration :


— Ils ont tapé dans le mille — souriaient quelques visiteurs du sanatorium. — Dans notre pays on l'a toujours là, où le lavement est indiqué.

— Pas de quoi rigoler. Le lavement, c'est un des meilleurs moyens de rajeunissement. Après lui, c'est comme si la vie recommençait.

 

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从边缘向中心 - De la périphérie vers le centre

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01 juin 2011

La victoire à portée de crachat

On sait que Deng Xiaoping se raclait souvent la gorge devant ses invités, parfois au milieu de la conversation, pour régaler ensuite son crachoir d'un bon mollard. On le sait, parce que de nombreux diplomates étrangers l'on noté dans leurs mémoires. Un dignitaire thaïlandais aurait même remarqué que le Chef Suprême était un cracheur d'une adresse inouïe.

(Voici un recueil en chinois avec des photos [lien décédé mais retrouvé ici]).

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Mao Zedong avec son crachoir, Zhou Enlai et Richard Nixon.

L'interdiction d'expectorer en public dans plusieurs pays européens date des épidémies de tuberculose à la fin du XIXe siècle. En France, une "Ligue des anticracheurs" a été constituée en 1901 pour mener des campagnes pour l'interdiction. Dans quelques pays on n'a pas jugé nécessaire d'introduire une interdiction formelle ; à Gouda, aux Pays-Bas, le conseil municipal a rejeté récemment la motion d'un de ses membres pour défendre de cracher dans la rue.

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Kim Il-sung, crachoir, Zhou Enlai, Deng Xiaoping

En Chine aussi il a existé de nombreuses campagnes anticrachat, notamment avant les Jeux olympiques de 2008. L'agence de presse officielle Chine Nouvelle publiait alors ce bel article, titré : "Avec plus de gens qui crachent d'une manière civilisée, on voit moins de crachats par terre." On voit sur la photo une gardienne de l'ordre fournir une dame d'un "sac de propreté" destiné à l'expectoration, tout en lui en expliquant le mode d'emploi avec un franc sourire.

De telles campagnes avaient déjà eu lieu avant et pendant l'ère maoïste ; elles ne semblent avoir donné aucun résultat. Il en a été de même avec les plus récentes, avant les Jeux olympiques et l'Exposition universelle. Les autorités sont parfois plus pragmatiques, comme on voit dans cette affiche dans un bus à Suqian, au Jiangsu : "Si vous crachez, faites-le par la fenêtre. Améliorez vos qualités individuelles."

Le savoir cracher chinois est un sujet rebattu, et si j'y suis revenu ce n'est que pour mentionner ce qui semble être une ancienne superstition. Dans le récit traduit ci-dessous, on découvre qu'il suffit de cracher pour chasser les revenants, ou même, comme dans ce cas, pour en profiter. L'histoire est contenue dans le Lieyi zhuan 列異傳, un recueil de zhiguo zhiguai 誌怪 ou "contes extraordinaires" écrit pendant le IIe ou IIIe siècle ap. J.-C.

Quand Zong Dingbo de Nanyang [commanderie établie par les Qin, supprimée sous les Sui, dont le siège était le comté de Yuan 宛, dans la ville actuelle de Nanyang, au Henan ; le caractère 宛 est aujourd'hui prononcé wan, même quand il désigne des quartiers de Nanyang] était jeune, il rencontra un revenant. Il demanda : "Qui est-ce ?" Le fantôme répondit : "Un fantôme." Continua le fantôme : "Et qui êtes-vous ?" Dingbo le trompa : "Je suis un fantôme aussi." Le fantôme demanda : "Où vous dirigez-vous ?" [Zong] répondit : "Je vais au marché de Yuan." Le fantôme dit : "Moi je vais aussi au marché de Yuan." Ils marchèrent quelques li ensemble. Le fantôme dit : "Nous avons beaucoup à marcher ; on peut se porter à tour de rôle sur les épaules." Dingbo dit : "Excellent." Le fantôme porta alors Dingbo le premier quelques li. Il dit : "Vous êtes très lourd, vous n'êtes peut-être pas un fantôme ?" Dingbo dit : "Je viens juste de mourir, donc je suis encore lourd." Puis Dingbo porta le fantôme sur ses épaules ; celui-ci ne pesait rien du tout. Ils se relayèrent encore quelques fois. Dingbo parla à nouveau : "Tout juste mort, j'ignore qu'est-ce que les fantômes craignent le plus" Le fantôme dit : "La seule chose que nous déplaît c'est que les gens crachent." Puis ils trouvèrent un ruisseau. Le revenant traversa le premier ; Dingbo s'aperçut ainsi qu'il ne faisait aucun bruit. Quand il traversa lui-même, il fit clapoter l'eau en pataugeant. Le fantôme dit alors : "Pourquoi faites-vous des bruits ?" Dingbo dit : "Les nouveaux morts ne se sont pas encore habitués à traverser l'eau ; il n'y a rien d'étonnant." Ils continuèrent à marcher, et, un peu avant d'arriver au marché de Yuan, Dingbo porta le fantôme sur sa tête, et le serra vigoureusement. Le fantôme se mit à hululer en lui implorant de le mettre en bas. Dingbo ne s'occupa plus de lui. Il continua jusqu'au milieu du marché de Yuan et le mit par terre, où il le fit se transformer en mouton pour le vendre. Chaque fois qu'il craignait qu'il se transformât à nouveau, il crachait sur lui immédiatement ; il le vendit pour mille cinq cents et puis s'en alla. On dit depuis lors : "Dingbo a vendu un fantôme et a fait mille cinq cents".

 

[Edité lors d'une relecture tardive pour corriger la romanisation de 誌怪]

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19 mai 2011

Les lavements de Mme. Tchang

Soong May-Ling 宋美齡 est connue surtout comme la femme de Tchang Kaï-Chek, à qui elle servait de secrétaire et interprète, ayant été éduquée aux États-Unis ; comme sœur de Song Qingling 宋慶齡, épouse de Sun Yat-Sen puis devenue fonctionnaire en Chine communiste ; et comme femme politique elle-même, protagoniste par exemple des négociations entre nationalistes et communistes pendant l'incident de Xi'an, championne de la cause chinoise aux États-Unis pendant la Seconde Guerre, active plus tard dans la politique taïwanaise.

Ce qu'on connait moins, ce sont ses habitudes hygiéniques.

Dans une biographie récemment parue en Chine, l'auteur taïwanais Wang Feng 王丰 rapporte les souvenirs d'un membre du personnel de la maison des Tchang :

Mais Soong May-Ling avait cette habitude, qui était, pour moi, quelque chose de complètement inouï : le lavage de l'intestin. Depuis sa jeunesse, Soong May-Ling s'était habituée à se servir du lavage quotidien avec une poire à lavement pour accomplir, sans dépenser elle-même aucun grand effort, cette tâche humaine de chaque jour, la défécation. Cette "prouesse technique" était en principe part du travail quotidien de Mme. Guo [veuve empoyée de longue date à la résidence] ; d'autres la remplaçaient de temps en temps. La première fois que j'ai vu cela, je ne pouvais en croire mes yeux : comment pouvait exister dans ce monde un instrument pareil ? Soong May-Ling, comment pouvait-elle se servir d'une telle méthode pour réaliser sa grosse commission quotidienne ? Ce n'a été que plus tard, quand j'ai eu l'occasion de regarder Madame procéder à l'opération, j'ai compris que, pour elle, le lavement était peut-être en réalité une affaire tout à fait agréable. Il se peut bien, on ne sait jamais, qu'elle faisait de cette affaire l'un des grands plaisirs de la vie.

(traduit de cet article)
Mme. Tchang aurait acquis cette habitude lors de ses études au Wellesley College, université féminine dans le Massachusets.

Mao Zedong a dû, lui aussi, avoir recours aux lavements, moins par hygiène que forcé par un transit intestinal peu aisé. J'en parlerai dans une note prochaine.


Ce qui semble être la première mention du lavage de l'intestin dans la tradition chinoise figure dans le "Traité des coups de froid" 傷寒論, de Zhang Zhongjing 張仲景, publié avant 220 de notre ère. (Pour "coups de froid" on entend ici essentiellement des fièvres). Pour traiter une de ces maladies on y recommande l'injection par voie rectale de bile de porc et des racines d'une certaine plante grimpante appelée tugua 土瓜. On utilise toujours cette plante en médecine chinoise, pour combattre l'acné.

Mais en Inde, le lavement (nommé vasti ou basti en sanscrit) était connu déjà depuis plusieurs siècles. Le Suśruta-Saṃhitā, un traité médical des premiers siècles avant J.C., fait des abondantes références à cette procédure et aux accessoires qu'elle requiert. Dans un texte beaucoup plus récent, le Haṭhayoga Pradīpikā, du XVe siècle, le lavement est indiqué non seulement comme traitement pour une maladie mais comme une purification générale produisant des effets fort salutaires. Accroupi dans un ruisseau et à l'aide d'un tuyau orienté vers l'amont, on laissera l'eau s'insérer naturellement.

Lavement en chinois se dit 灌肠 guanchang, qui est aussi le nom de quelques types de saucisson (si la forme écrite est toujours la même pour les deux sens, quelques locuteurs prononceront, quand il s'agit de la saucisse, la deuxième syllabe avec le ton neutre, peut-être avec finale rhotique). On connaît les guanchang de porc du Shaanxi, mais ce que le mot désigne le plus fréquemment c'est en fait le plat typique pékinois que voici ; un faux saucisson si vous voulez, puisqu'il ne contient pas de viande mais une farce faite de quelque matière farineuse inclassable. Une histoire veut qu'elles étaient originellement une sorte de boudin de biche importé par les Mandchous. L'homonymie se voit reflétée dans le menu d'un restaurant où ce plat alléchant est appelé "lavement frit".

Certains attribuent au lavement quotidien un effet sur la longévité de Soong May-Ling ; elle est morte à l'âge de 105 ans.

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